Le mariage en pays Abbey

En pays Abbey, dans le département d'Agboville (Région de l'Agnéby, au nord-est d'Abidjan), le mariage consacre, avant tout, l'union de deux familles, voire de quatre, puisqu'il faut compter avec les familles alliées. Chez les Abbey (comme partout ailleurs) le mariage est précédé des fiançailles qui peuvent se contracter de plusieurs manières.

Elles peuvent durer depuis que la fille est dans le ventre de sa mère; un parent (le père, la mère, une tante, un oncle…) peut choisir la fiancée du fils; il arrive même que la fiancée échoit au fiancée par héritage (le promis étant décédé son cousin germain ou son frère peut le remplacer); enfin deux jeunes gens qui s’aiment peuvent demander à leurs parents de les fiancer.

Ici, quand la réalité se mêle d’être romanesque, elle est imbattable: le mariage coutumier, chez les Abbey formule, dans un contexte qui se veut plus que traditionnel, des critères cependant rigides qui guident le choix des futurs conjoints. Ceux-ci insistant sur les qualités morales et l’état de santé physiologique et mentale des concernés, de même au niveau de leur famille respective (pas de risque de maladies incurables et de stérilité notoirement reconnues dans leur lignée) sont aussi pris en compte dans l’examen à la candidature au mariage. En outre, les deux familles ne doivent être opposées sur aucun sujet. Les fiançailles sont officialisées par une cérémonie qui réunit les deux familles, et vulgairement baptisée la « demande de la main ».

Les fiançailles
A cette occasion, les deux familles se retrouvent chez les parents de la fiancée. L’accord de la belle-famille y est alors donné, à l’issue d’une large consultation. L’accord ainsi obtenu, le fiancé remet des dons en nature, comprenant de la liqueur (Gin, le plus souvent), de la poudre de tabac et deux paquets de cigarettes ainsi qu’une somme symbolique de 150 F CFA.

Durant cette période des fiançailles, le fiancé doit contribuer aux charges d’intendance de la belle-famille, aux frais de santé pour la fiancée ainsi qu’aux travaux champêtres des beaux-parents. Après les fiançailles, l’on attend que la fiancée atteigne sa puberté, au cas où elle ne l’est pas encore, pour remettre la dot qui fera d’elle la (future) conjointe du prétendant.

La dot
Lorsque la fiancée en vient à accéder à la puberté, le beau-père fait enjoindre, par le truchement d’un émissaire expressément envoyé, audit prétendant de venir s’acquitter de sa dot, en vertu des us et coutumes en vigueur en la matière. Ce d’autant que le mariage consacre l’union de deux familles; la cérémonie de remise de dot se faisant en présence des membres du clan, élargi aux deux futurs conjoints. Le fiancé se rend, en compagnie de son père, de ses oncles, cousins et amis, de ses cousines et tantes, au domicile du père de la fiancée, où l’attendent la fiancée, son père, sa mère, ses oncles, ses tantes, ses frères, sœurs et cousines ainsi que ses grands parents, s’ils sont encore vivants, également.

Après les échanges de civilités, la parole est donnée à la fiancée qui donne son assentiment devant tout le monde. Les oppositions des autres membres de la famille, s’ils en existent sont aplanies par des cadeaux. La famille du fiancé peut maintenant remettre la dot qui se compose d’une gerbe de tabac comprenant cinq feuilles, d’un flacon de tabac en poudre, de deux paquets de cigarettes, d’un sac de sel de 25 kilogrammes, de deux tas de poissons fumés, d’une bouteille de Gin Royal, d’une somme de trois cents francs( 300 F CFA) et du gage en or de 52 grammes, représenté par quatre bijoux, deux bijoux plats appelés « KTECHIN » et deux bijoux pisciformes appelés « EGBELE ».

Ces bijoux en or sont certifiés par un joailler, expert en la matière qui doit confirmer le poids, la qualité et le nombre de carats desdits objets donnés en gage. Ceux-ci constituent d’ailleurs l’élément le plus important de la dot, sans lequel la femme ne peut être considérée fiancée.

Cette étape franchie, le père du fiancé désigne un père spirituel à la fiancée, et le père de la fiancée en fait autant pour le fiancé, de loin, le clou de la cérémonie de remise de la dot qui annonce, enfin, la date de la célébration du mariage proprement dit, fixée d’un commun accord par les deux familles, pendant que l’on s’attelle aux préparatifs.

Les préparatifs du mariage
La date du mariage désormais connue, le fiancé aidé de ses frères et amis s’activent dès lors à apprêter la maison conjugale en y faisant les réparations qui s’imposent et en préparant la chambre nuptiale. Ils s’activent également à réunir tout ce qu’il faut pour le repas des noces notamment le gibier, le poisson, l’igname, l’huile de palme, le vin de palme, les cure-dents, les draps, les couvertures en cotonnade ou en laine et les bois de chauffe.

La fiancée quant à elle se repose, se soigne et se nourrit bien pour être en bonne santé et agréable à regarder le jour J. ses parents de leur côté réunissent la dot de leur fille qui comprend des tenues vestimentaires, des pagnes, des bijoux et des ustensiles de cuisine. La fiancée, elle-même, choisit ses filles d’honneur pour la cérémonie quand son père lui désigne une dame de compagnie qui est généralement sa cousine germaine. C’est cette dernière qui portera la malle contenant les pagnes le jour du mariage.

La veille du mariage, le fiancé est tressé par une coiffeuse qui doit être patiente et avoir la dextérité dans les doigts. Comme prix de son travail, la coiffeuse reçoit une bouteille d’huile rouge, une igname précoce, du gibier et une somme de trois cents francs (300 F CFA).

La cérémonie du mariage
La cérémonie du mariage se fait sur quatre jours dénommés « EPISSO », « ECHO », « EKICHI » et « OVO ». La veille du premier jour, des jeunes gens (amis et parents du marié) vont dans la cour de la mariée, se saisissent d’elle et l’emporte dans la cour familiale du marié en courant. Pendant tout le parcours ils reçoivent des coups de bâton de la part des frères de la mariée, s’ils parviennent dans la cour du marié, c’est le signe que le mari peut protéger et défendre son épouse.

Le jour J dit « EPISSO », la mariée est parée de tous ses atours (vêtements, bijoux en or, perles et sandales). Elle sort de chez elle accompagnée de ses filles d’honneur portant sur leur tête la dot de la mariée (des cuvettes de pagnes, les bijoux, les ustensiles de cuisine); de sa dame de compagnie qui va veiller sur elle pendant toute la durée de la cérémonie et pendant les trois jours qui vont suivre la fin de la cérémonie et de ses garçons de compagnie.

Ces garçons de compagnie, qui sont en fait des gardes du corps, l’accompagnent pendant tout le trajet qui sépare les domiciles des futurs mariés. Ils sont munis de fusil, pour parer à toutes éventualités tels qu’un rapt par un prétendant éconduit ou malheureux, un braquage de malfrats qui pourraient, en la circonstance, faire main basse sur la dot ainsi que d’autres impondérables. Pour l’occasion, tout est à l’allégresse générale, et les filles d’honneur, tout comme la dame de compagnie, chantent des airs à la gloire du couple.

Dans la cour familiale du marié où se déroule la cérémonie, tout le monde (familles du marié et de la mariée) est en place. Alors, un émissaire de la famille de la mariée vient annoncer à la famille du marié l’arrivée, imminente, du cortège nuptial qui est accueilli par des vivats, chants et danses, orchestrés par des femmes, dans l’allégresse générale. Un fait singulier mérite d’être souligné: une fois l’accueil accompli, tant que la malle de pagne que porte sur la tête la dame de compagnie n’est pas descendue, personne n’a le droit de se rasseoir.

Une tante du marié vient donner un gage, généralement un foulard à la porteuse de la malle, avant que cette dernière ne consente à descendre la fameuse malle, et que l’assistance ne puisse se rasseoir. La mariée, disposant d’une place de choix, est assise à portée de vue de toute l’assistance, lorsque le conjoint lui se fait invisible. Il est représenté par un de ses cousins germains qui jouera le rôle du marié pendant toute la durée de la cérémonie.

L’on procède à l’ablution des pieds de la mariée avant les échanges de nouvelles. Chaque camp désigne un porte-parole, les deux se croisent au milieu de la scène, chacun, un bâton à la main. Les deux bâtons se croisent au sol, les échanges de nouvelles peuvent se faire. Il s’ensuit une séance de dégustation de vin de palme offert par la famille du marié à l’assistance. Après quoi, un cousin germain se substitue au futur mari et simule une scène d’embrassades avec la mariée qu’il enlace trois fois du bras gauche, sous les ovations nourries de l’assistance.

L’instant d’après, une tante du marié utilise de la terre mouillée avec le fond du vin de palme versé pour enduire ou badigeonner le bas-ventre de la mariée et autant avec le vrai marié, assis plus loin, presque effacé, et psalmodie quelques paroles incantatoires pour invoquer les mannes afin qu’elles apportent leur bénédiction au jeune couple auquel il souhaite qu’il donne naissance à une nombreuse progéniture. Ce rituel est celui de la fécondité, tel qu’en vigueur.

Les femmes de la famille du marié expriment leur joie en dansant et offrant, à la mariée, des objets de la vie quotidienne que sont une corbeille à provisions pour les champs, une machette pour les travaux champêtres, une hache pour casser le bois, un balai pour la propreté de la maison et un seau pour la toilette du mari. Cette étape franchie avec succès, place est alors faite aux ripailles nuptiales, constituées de purée d’igname à l’huile de palme, appelée Foufou, et assaisonnées à la poudre de piment. Une cousine du marié, accompagnée d’autres femmes, apporte le repas de noces qu’elle déguste pour prouver que les plats sont « comestibles ».

Le repas est ensuite partagé aux différents groupes constituant le cortège. La mariée et sa dame de compagnie d’un côté, les filles d’honneur de l’autre, les tantes et les vielles dames qui ont pu accompagner la mariée prennent leur repas à part, les garçons de compagnie sont aussi servis. Après le repas, la dame de compagnie et les filles d’honneur chantent, en frappant des mains, à la louange des mariés. C’est sur ces moments de joie et de gaieté que se termine la première journée du mariage.

Les deux jours suivants, sont des jours de banquets et de réjouissances. Les jeunes gens nouent des amitiés avec des jeunes filles, notamment les filles d’honneur. Ces amitiés peuvent même déboucher sur des unions. Chaque nuit, des filles égaient la maisonnée et autres compagnons invités à agrémenter les soirées de noces.

Le conjoint prend possession de sa conjointe
Durant toute la semaine de la cérémonie, le faux mari ne quitte pas la mariée d’un pouce. Il la suit jusque dans son lit pour veiller sur elle, car pendant ces temps-là, des rapts d’épouses sont fréquents; le faux mari auprès de la mariée est donc une garantie de sécurité. Au quatrième jour, dit OVO, les filles d’honneur se rendent à la rivière, tôt le matin, pour faire la lessive de la literie, draps, couvertures et autres nattes de couchage déjà utilisés, les jours précédents.

De retour de la rivière, elles prennent leur dernier repas et prennent congé, en pleurs, de la mariée, désormais aux soins de sa dame de compagnie et de son faux mari. Et pendant encore trois jours, la mariée demeure sur les lieux de la cérémonie, dans sa belle-famille, avec ses deux compagnons. Le vrai mari peut enfin rejoindre le groupe, mais il ne peut demander aucune faveur à son épouse qui est toujours avec son faux mari.

Les trois derniers jours épuisés, la mariée rentre chez ses parents avec sa dame de compagnie. On lui rase la tête, car elle doit arriver chez son mari « sanctifiée » pour une nouvelle vie, et qui va prendre possession d’elle (sa future conjointe). Après une semaine passée auprès de ses parents pour recevoir les derniers conseils, la mariée peut rejoindre le domicile conjugal et son mari (cette fois, le vrai), lui aussi la tête rasée.

Comme même dans les sociétés les mieux organisées, il survient, de temps à autre, des frictions, alors les us et coutumes Abbey disposent d’instruments régulateurs propres en ce qui concerne la vie des couples.

Lorsque surviennent des différends, ceux-ci sont gérés par les pères spirituels, garants de la bonne entente entre les conjoints. Le mariage coutumier, en Afrique, en général et, chez le peuple Abbey, en particulier, se veut, avant tout, l’union de deux familles. C’est pourquoi, lorsqu’un contentieux dépasse les compétences des pères spirituels, les deux familles se réunissent et procèdent à la conciliation des époux, au risque d’aboutir au divorce. Celle-ci donne naturellement lieu à rite également. Ainsi, va la réalité du mariage coutumier qui rythme la vie sociale en ce pays, le pays Abbey.

Par Emma B. Alla-Sombo
source: http://www.ivoireculture.net