Le tambour parleur en pays akyé

« Atimbâ » ou « Atimbrâ ». C'est le tambour parleur en pays akyé. Son existence dans les départements d'Adzopé, d'Akoupé et de Yakassé-Attobrou est liée, dit-on, à celle de certains grands chefs coutumiers d'alors, dont la seule volonté en a fait un élément culturel de référence. Malheureusement, le temps glorieux du tambour parleur semble bien loin.

Samedi 6 août 2008. Les populations de Mêbiffon, localité de la nouvelle sous-préfecture de Biébi dans le département de Yakassé-Attobrou, s’apprêtent pour les funérailles de l’un des fils de ce village, décédé il y a quelques mois. Tout est réuni ce jour pour donner à cette cérémonie funéraire, un cachet purement traditionnel, comme cela se fait chez les Akan et particulièrement chez le peuple akyé. Antre autres éléments traditionnels de référence, on note la présence du tambour parleur, excellent moyen de communication traditionnelle par le passé. Majestueusement dressé dans un coin du cercle formé pour la circonstance, le tambour parleur est entouré de deux à trois autres petits tam-tam accompagnateurs. Avec aux alentours des batteurs plus zélés que d’ordinaire. « Dans l’ancien temps, le tambour parleur était le moyen de communication par excellence », indique notre guide. Avant de poursuivre. « Les décès, les naissances, les visites de marque, les cérémonies traditionnelles de rejouissance, l’éloge des rois et autres chefs coutumiers, tous ces grands événements étaient annoncés aux populations au moyen du tambour parleur qui, par la même occasion, servait d’élément clé dans l’animation des cérémonies publiques ».

Les trois fonctions du tambour parleur

En clair, selon les précisions d’un natif de la région, « le tambour parleur a trois fonctions essentielles. A savoir, la fonction solennelle (aspect griotique), la fonction guerrière (animation des danses guerrières) et la fonction ludique (animation des cérémonies de rejouissances », explique Atsé Chaoua Désiré, chargé de communication au ministère des Mines et de l’Energie.

Et comprendre le langage du tambour parleur relevait et relève encore aujourd’hui, d’un exercice difficile. Ce que confirme l’honorable Kouao Kouao Louis XIV du village de Bouapé.

« Il n’était pas donné à tout le monde de décoder le langage du tambour parleur ». Pour cela, ajoute le sexagénaire, « il fallait assister régulièrement aux cérémonies publiques pour percer le secret. En plus, il fallait surrtout côtoyer les vieux pour connaître les explications des différents sons du tambour parleur et les insinuations qui accompagnent les gestes des danseurs ». Selon une anecdote de la région contée par notre guide, le rituel veut qu’à l’occasion du décès d’un vieillard, le tambour parleur évoque auparavant les noms d’animaux féroces, des cours d’eau puissants ou sacrés, avant de dire exactement le nom de celui qui vient de mourir. Et bien avant tout ce cérémonial, on doit offrir de la boisson (alcoolisée de préfence) aux batteurs qui doivent à leur tour, « laver » le tambour parleur afin qu’il produise de meilleurs sons. Nanan Assi Yapo Jonas, chef de terre du village d’Assikoi, va plus loin. « De façon générale, dès l’annonce d’un décès, les délégations qui arrivent pour les obsèques doivent se conformer à un rituel rythmé et surtout commandé par le tambour parleur dont le langage tient de fil conducteur à la cérémonie », explique le notable. Avant de préciser qu’en même temps qu’il annonce l’arrivée d’un visiteur ou d’une nouvelle délégation, le tambour parleur demande son identité en ces termes. « Krossan odimansè » ou koitasabi ». Autrement dit, « homme, qui es-tu ? » ou « comment t’appelles-tu ? ».

Le tambour parleur invite à la danse

Après que le visiteur se soit présenté en bonne et due forme, le tambour parleur l’invite à danser. Les pas de danse et les grands gestes qui les accompagnent, ajouté à cela, les différents sons produits par le tambour parleur finissent par situer l’assemblée sur la vraie personnalité du visiteur ou du danseur. Soit qu’il est orphelin de père ou de mère soit que ses deux parents sont encore en vie ou décédés. « Les spécialistes et autres habitués des cérémonies funéraires, en voyant la scène avec les mouvements de bras, peuvent décoder aisément le message véhiculé par le tambour parleur et les tam-tam accompagnateurs », explique le doyen Kouao Kouako. Qui renchérit en précisant qu’une fois ce cérémonial terminé, le tambour parleur annonce officiellement le visiteur ou la délégation aux populations qui doivent prendre des dispositions utiles pour l’accueillir. Alors, selon notre interlocuteur, s’ensuit une cadence spéciale, nourrie surtout par les petits tam-tam accompagnateurs. Et dès que le visiteur ou la délégation prend place dans l’assemblée, à en croire notre interlocuteur, le tambour parleur lui présente immédiatement ses condoléances en ces termes. « Yako yako yako. Mais tout ce service, semble-t-il, n’est pas gratuit. Après chaque prestation et comme pour récompenser ses efforts, le tambour parleur réclame au visiteur (ou à la délégation) de quoi à boire ou à manger », témoigne le chef de terre d’Assikoi Nanan Yapo Jonas. Qui ne manque pas d’imiter les sons du tambour parleur à cette occasion. « Pétépré apré-apré pétépré apré-apré ». Et plus le visiteur tarde à réagir pour satisfaire les batteurs, plus le tambour parleur insiste. Il peut se faire que, selon nos différents interlocuteurs, le visiteur n’arrive pas à décliner correctement son identité. Dans ce cas, dit-on, le tambour parleur annonce à l’assemblée qu’elle a affaire à un inconnu, un déraciné ou un esclave. Il (le tambour parleur) le présente alors en ces termes. Bakalégué koffiessou », (un arbre que le vent peut déraciner et emporter à sa guise).

Seul, l’homme a le droit exclusif de battre le tambour parleur

Battre un tambour parleur chez les akan et particulièrement en pays akyé, est tout un art dont seul l’homme a le droit exclusif. C’est ce qui se raconte un peu partout dans la région. « Chez nous, c’est l’homme qui a le droit de taper le tam-tam, confirme le doyen Kouao Kouao. Qui ajoute : « Le choix se fait parmi tous ceux qui aiment avant tout la tradition et qui se sont essayés au moins une fois au tam-tam ordinaire ». Il n’y a pas de formation ou d’initiation particulière, semble-t-il. Car selon Béda Julien, instituteur à la retraite, « les batteurs se forment sur le tas et ils se perfectionnent avec le temps, et surtout au fil des cérémonies funéraires et autres occasions de réceptions officielles », précise-t-il. Avant de relever que dans ces conditions, il n’est pas rare de voir les batteurs se tromper de notes en pleine cérémonie. Si tel était le cas, comme le souligne cet autre enseignant, M. Amon, « l’assemblée ne leur en tient pas rigueur. Il appartient tout simplement au danseur de le signifier discrètement aux batteurs, qui rectifient immédiatement les notes et le rythme de départ ».

Le temps glorieux du tambour parleur semble bien loin

Il est aujourd’hui bien loin le temps où les gens vénéraient presque le tambour parleur. A en croire ce témoignage. « Dans nos régions, nos grands parents vouaient un attachement particulier au tambour parleur qui représentait à la fois pour eux, leurs yeux et leurs oreilles. Malheureusement, aujourd’hui, avec le modernisme, ce n’est plus le cas. Les moyens de communication même les plus sophistiqués existent partout. Nos parents des temps anciens se retrouvent aujourd’hui difficilement dans ce nouveau contexte », raconte Assi Atsé Mesmin, formateur et chercheur en photographie. Quant au chef du village d’Ahuikoi (commune de Yakassé-Attobrou), en véritable nostalgique, il regrette. « C’est dommage. Notre tradition se meurt. Le tambour parleur a perdu de sa valeur. Pour qu’il retrouve son importance d’antant, il faut que les jeunes générations s’intéressent à leur tradition et à leur culture », suggère Nanan Nyamblé Ahui Jules, chef du village d’Ahuikoi. Et pourtant, selon des témoignages recueillis çà et là, des villages comme Asseudji, Moapé, Bouapé, N’koupé et autres ont été célèbres dans le temps, à cause, dit-on, du caractère presque sacré de leurs tambours parleurs. Ainsi, on parlera du « bindoh » de Bécédi-Brignan et de Grand-Akoudzin (sous-préfecture d’Agou) ou du « minin » de N’Koupé et de Moapé (sous-préfecture d’Adzopé).

« L’existence du tambour parleur en pays akyé est liée à l’existence et à la volonté culturelle de certains grands chefs qui en ont fait un élément culturel de référence », fait remarquer Atsé Chaoua Désiré. Selon lui, le tambour parleur du village de N’koupé a été inspiré par le prince Yattêh N’guessan, chef hiérarchique des akyé pendant la colonisation. « Mais le plus expressif de ces tambours parleurs en pays akyé fut celui de Moapé (environ 2,50 m de longueur), avec le chef Séka Séka, mort au début du 20e siècle », conclut Chaoua Désiré.

Ainsi, comme le reconnaissent nos différents interlocuteurs, toutes les localités des trois départements d’Adzopé, d’Akoupé et de Yakassé-Attobrou ont fait à l’époque, du tambour parleur, un élément culturel indispensable.

Enquête réalisée par Patrice Tapé dans Notre Voie du 3 Novembre 2009

Source: akyekoikele.com