F.H. Boigny raconte la naissance du R.D.A (2ème partie)

Et feu Fily Sissoko de me dire: « Mais qu'est-ce qu'il y a de répréhensible dans cela? Qu'est-ce qu'il y a de diffamant ? C'est une simple récupération. On a volé tellement nos frères! On nous a donné des petites sommes... Je ne me crois pas obligé parce que j'ai touché de l'argent. On a trop volé nos frères ».

Je dis: « Mais, alors, dans ce cas-là, pourquoi tu ne m’as pas prévenu? » Il m’a dit: « Parce que tu es têtu ».

Je tiens à préciser ce qui suit je ne sais pas si L’Humanité a un journaliste ici, parce que j’ai demandé que tout le monde vienne à la conférence de presse: depuis mon départ de l’apparentement du groupe parlementaire communiste, jamais L’Humanité n’a écrit quoi que ce soit contre moi et contre mon pays. Les communistes m’ont respecté.

Nous nous sommes désapparentés: nous avions fait une alliance tactique avec eux; nous n’avions pas les mêmes objectifs. Nous luttions contre la colonisation dans son ensemble, les communistes faisaient partie de la Nation française. Quand on se battait en Indochine, en Algérie, les communistes prétendaient représenter un quart de la population française; donc il y avait un quart de soldats communistes qui se battaient avec les autres Français en Indochine et en Algérie.

C’est contre la présence française dans son ensemble que nous nous sommes dressés, mais pas pour une politique de lutte de classes. Monsieur Um Nyobé, du Cameroun, n’a pas voulu comprendre; et vous savez la suite: il s’est fait tuer dans une guerre civile au Cameroun.

Bref, les communistes étaient encore au gouvernement et c’est eux qui assumaient le portefeuille de la défense.

Et ils m’ont proposé de me faire conduire à Bamako par un avion militaire français, avec des pilotes dont ils étaient sûrs. Ils m’ont dit: « Nous ne savons pas ce qui pourrait vous arriver avec les autres avions ». Au moment de partir, Apithy, du Bénin, dont je doutais beaucoup de la bonne foi, est venu me dire: « Voilà! Au moment où tout le monde t’abandonne, je viens avec toi ». Et nous avons été tous les deux seulement à nous rendre à Bamako pour représenter les quatorze signataires du Manifeste signé à Paris. Le lendemain soir, accoururent au domicile de Louis Sangaré, vétérinaire, un de mes collègues d’école à Dakar -, Barbé, d’Arboussier, et feu Ladji Sidibé. Ils nous disent : « Tout est perdu; il vaut mieux rejoindre votre pays, Fily Dabo Sissoko est en train d’exhorter la population de Bamako à vous chasser de la ville ».

Et nous étions des étrangers. On me connaissait de nom, mais on ne me connaissait pas de vue. J’ai réfléchi, et j’ai dit: « Nous allons au marché ». Nous sommes partis. Ce n’était pas loin du domicile de Sangaré. A quelque 50 ou 100 mètres, j’entends Fily dire cette chose impossible: « Houphouet m’a beaucoup aidé sur le plan financier, mais ce n’est pas une raison pour que je suive et vous fasse suivre sa détestable politique ». Et nous étions tous les deux à l’apparentement communiste!

Il avait installé son micro dans une carrosserie en plein marché. Comme je suis petit, je me suis faufilé, on ne me connaissait pas et j’ai sauté dans la carrosserie. Quand il eut terminé, croyant avoir convaincu sa population (Jean-Marie Koné est là, Sangaré est là, ce sont des Maliens), je n’oublierai jamais cela: je lui ai demandé s’il pouvait me permettre de m’adresser à son peuple. Croyant avoir convaincu l’auditoire, il a dit: « D’accord ». Il m’a tendu le micro.

Je donnerai cher pour savoir ce que j’ai pu dire ce jour-là. C’était ma seule véritable improvisation. Ce que j’ai retenu, c’est qu’à la deuxième phrase, c’était une clameur d’applaudissements. Je n’ai jamais été, dans ma carrière, aussi applaudi que ce jour, à Bamako.

La cause était entendue. Les Maliens, admirables, se sont succédé à la tribune pour demander à leur leader, de renoncer à cette position, à cette trahison des intérêts africains. Alors qu’il avait tout promis à Moutet et que Louveau, le gouverneur, était chargé de recueillir le fruit de cette promesse. On le convoque à Koulouha, siège du gouvernement. Il leur a dit: « Mais, je n’ai pas reconnu mon jeune frère Houphouet. C’était un diable déchaîné. Il a retourné tous mes frères contre moi. Si j’avais insisté, ils m’auraient lynché ».

Donc, le lendemain c’était la réunion. Et comme une sorte de message, ce fut précisément le 18 octobre, le jour de mon anniversaire, que nous avons créé le Rassemblement Démocratique Africain à Bamako.

Extraits de la Conférence de Presse du 14 octobre 1985