Toulépleu

Au débouché d’une zone naturelle (le couloir entre Nuon et Cavally) et qui tourne résolument le dos à la Côte d’Ivoire, coupé de I’hinterland libérien par une ligne de démarcation artificielle, le centre s’est trouvé isolé, dès le début, dans un véritable cul-de-sac. Il n’a commencé à en sortir que depuis l’ouverture, en 1962, de la bretelle routière qui relie Toulépleu à l’axe central libérien Tchien-Tapita-Monravia.

Le poste de Toulépleu est né directement, en 1913, des exigences de la conquête coloniale. Créé de toutes pièces sur une hauteur permettant de contrôler l’accès du couloir entre Nuon et Cavally, sa fonction est double : servir de « base » aux colonnes légères chargées de la pacification de la région (politique de la " tache d’huile " préconisée par le Gouverneur Angoulvant) ; procéder à une surveillance étroite de la frontière, dont l’établissement n’avait pas manqué de poser de sérieuses difficultés à l’autorité française et dont le tracé pouvait à tout moment être remis en question.

Cet épineux problème restera au centre des préoccupations de tous les administrateurs qui se sont succédés à la tête du poste jusqu’en 1945. L’histoire de la subdivision de Toulépleu est celle des perpétuels va-et-vient de la population Guéré autochtone entre la Côte d’ivoire et le Libéria : faite devant l’ensemble des contraintes imposées – et de temps en temps renforcées – par le colonisateur français, retours entraînés par les exactions auxquelles se livrent régulièrement les autorités libériennes, etc. Tout cela a contribué à créer, au sein des populations à cheval sur la frontière, un climat de tension permanente et une mentalité particulièrement allergique à toute forme de coercition. Aussi n’est-il pas surprenant que la subdivision soit restée sous commandement militaire jusqu’en 1946 et que la politique de regroupement des villages, poursuivie sans relâche par l’autorité coloniale, et vigoureusement reprise par l’administration ivoirienne depuis l’indépendance, ait toujours été acceptée avec réticence, quelquefois même avec hostilité. L’histoire des dernières années continue à peser lourdement sur le développement actuel de la sous-préfecture, et à conditionner grandement, dans le domaine politique, toute prise de décision ;

L’ouverture de la région de Toulépleu aux cultures commerciales ne s’est faite que tardivement. Le cacao, introduit vers 1925, est, dès 1930, complètement abandonné, à la suite de l’effondrement des cours suscité par la crise économique mondiale. Le café commence à se développer timidement à partir de 1935 (la création, en 1928, par deux colons français, les frères Le Roy, sur la route de Guiglo, au km 31, d’une plantation de 190 hectares, a été à la fois un exemple et un stimulant), mais ne s’impose et ne se généralise véritablement qu’après la seconde guerre mondiale. La faiblesse des revenus monétaires n’encourage pas le développement de l’activité commerciale. L’éloignement grève en plus les marchandises de lourds frais de transport. Aussi, malgré la pléthore actuelle de points de vente, les transactions ne sont-elles encore que peu importantes.

Toulépleu est situé en plein coeur de la zone forestière, qui, à travers l’ouest africain, s’étend du Ghana à la Guinée. Si la forêt primaire existe encore dans la partie orientale de la sous-préfecture (canton Boo), elle a été particulièrement dégradée par les exigences de la culture itinérante entre Nuon et Cavally.

La région se présente sous l’aspect d’un plateau ancien, d’une altitude moyenne de 250 mètres, usé par l’érosion, et qui se rattache aux derniers contreforts des Monts Nimba. Une série de vallonnements donnent au paysage une allure relativement accidentée. Le sol est formé par un soubassement ancien d’orthogneiss, que le ruissellement intense, du fait de l’accentuation de la pente, a profondément entamé, déterminant la formation d’un « relief en creux » et la constitution, dans les bas fonds, de marécages ou de ruisselets à faible écoulement.

Le climat, de type équatorial, chaud et humide, se caractérise par l’alternance de deux saisons sèches et de deux saisons des pluies : grande saison sèche de décembre à mars, petite saison des pluies d’avril à juin, petite saison sèche de juillet à août, grande saison des pluies de septembre à novembre. La moyenne annuelle des précipitations est de 1 900 millimètres environ. Les pluies sont souvent précédées de tornades et d’orages particulièrement violents. La température varie entre 260 et 290, et, en période d’harmattan (décembre-janvier), descend régulièrement, le nuit, en dessous de 150.

La ville de Toulépleu s’est édifée au centre d’une zone au peuplement relativement dense : près de 40 habitants au km2 pour le seul couloir entre Nuon et Cavally, près de 20 pour l’ensemble de la sous préfecture.

Erigé à proximité immédiate de la " capitale politique " (Toulobli) de l’un des groupements tribaux Guéré les plus importants (le groupement Behua), le poste militaire et administratif n’a pourtant que très peu attiré, pendant de nombreuses années, le population autochtone. La pénétration coloniale a par contre entraîné dans son sillage un flot important d’immigrants Dioula : Mahou de Touba, Malinké d’odienné et de Guinée. Ce sont ces derniers qui ont créé le centre. La véritable implantation Guéré est, quant à elle, postérieure à 1950. Aussi la physionomie de Toulépleu est-elle celle d’une ville essentiellement dioula.

La population du centre s’élève, au 1er janvier 1966, à 2 992 habitants, dont 41,2 % de Guéré autochtones, 36,2 % de Dioula d’implantation ancienne, et 7,5 % de Dan (ou Yacouba). Les 15,1 % qui restent sont constitués par les fonctionnaires et les « flottants » (manoeuvres de traite notamment). Si la population Guéré est numériquement la plus importante, l’ensemble des groupements malinké compte cependant un nombre plus élevé de ménages.