Ségbessédougou

Un village enclavé malgré lui
Situé dans la sous-préfecture de Saboudougou, à 65 km de la capitale régionale du Bafing, Touba, à l’ouest de la Côte d’Ivoire, et à trois kilomètres de la frontière guinéenne, Ségbessédougou est un village ivoirien peuplé de quelque 300 âmes. Mais ces habitants ne finissent pas de se demander combien de temps encore ils continueront de payer le prix de leur isolement des autres localités de la Côte d’Ivoire, leur pays d’origine.

On est vendredi (14 mai 2010), jour saint à Ségbessédougou, donc pas de travaux champêtres pour ses habitants essentiellement de confession musulmane. Et pourtant, le village affiche ce matin de « Djouman » (vendredi en dialecte local Malinké) une atmosphère relativement calme qui n’a rien à voir avec la grande animation qui jalonnent le même jour d’autres bourgs du Bafing.

Le chef du village, Diomandé Moriba, 35 ans à peine, se confiant à l’AIP, ne cache pas son amertume face aux difficiles conditions de vie de ses administrés. « Quand on est malade, on va se soigner sur le territoire guinéen, notamment dans le gros village de Dougbèla ou à l’hôpital de Diarraguiéra. Nous sommes plus en Guinée qu’en Côte d’Ivoire, car nous nous y rendons plus facilement que dans les villages ivoiriens », fait-il savoir, la mine manifestement triste.

Pas de centre de santé ni la moindre infrastructure de base dans ce village « enclavé malgré lui » aux confins de la zone montagneuse du pays. S’y rendre relève d’un véritable parcours du combattant, surtout en ce début de saison de pluie, à cause du très mauvais état des 13 km de piste qui le relient à la commune rurale de Saboudougou, du côté ivoirien.

Souffrants déjà d’une « indifférence notoire » des autorités politiques et administratives de la région concernant leurs écueils quotidiens, les « Ségbessédougouka » portent encore leur croix pour longtemps. D’autant plus que leurs enfants, appelés à assurer la relève, n’ont pas droit à l’éducation de base, le village n’ayant pas d’école primaire. « Ce sont des enfants ivoiriens et pourtant, ils sont abandonnés à eux-mêmes. Ils n’ont pas eu la chance d’aller à l’école et c’est vraiment déplorable », déplore Yobouet Yobouet, un consultant de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) en mission dans la région du Bafing, qui s’inquiète pour ces enfants, condamnés sous le coup du sort aux travaux champêtres, leurs seules occupations.

« Nous avons été oubliés et abandonnés par notre pays, pourtant notre village est bel et bien présent sur le territoire ivoirien », s’insurge pour sa part Bamba Mariam, une ménagère de Ségbessédougou, relevant que la vie de femme n’y est qu’une « sempiternelle corvée ». « Mes sœurs et moi sommes obligées de nous rendre chaque jour en Guinée pour faire le marché », renchérit-elle.

Ivoiriens de droit par la cartographie, mais apatrides de fait par leur « quasi-déshéritement » de leur patrie, les habitants de Ségbessédougou n’ont de cesse de se demander à quel pays ils appartiennent en réalité.

« Nous sommes perdus ici et personne ne se soucie de savoir comment nous vivons », se plaint opiniâtrement un ressortissant du village. Ce quinquagénaire n’arrive pas à s’expliquer comment le village a pu être royalement ignoré par l’Etat ivoirien lors de la récente opération d’identification des populations et de recensement électoral, visant à permettre aux citoyens majeurs d’obtenir une carte nationale d’identité et une carte d’électeur.

Une population essentiellement agricole
Avec une population composée essentiellement d’agriculteurs, Ségbessédougou, doté d’un sol remarquablement fertile, est une zone de grande production céréalière, notamment du riz, du mil, du maïs et de l’arachide. En plus, il faut compter avec la culture de l’anacarde, en essai depuis quelques mois.

L’élevage qui avait connu un essor considérable dans les années 1995-2000, a enregistré une baisse importante ces dernières années dans le village, à cause de son inaccessibilité par de potentiels opérateurs de la filière bétail, relève le chef Diomandé Moriba, fils du fondateur de Ségbessédougou, feu Diomandé Ségbessé.

Rappel historique
L’histoire de Ségbessédougou, à en croire son souverain actuel, s’est bâtie sur une suite de migrations opérées par une dynastie, celle des Diomandé, qui prend sa source depuis le village de Zodoufouman (département de Touba). « Nous sommes originaires de Zodoufouman que mon grand-père, Diomandé Kélétigui, un ancien combattant, a quitté vers 1920 pour ensuite fonder son propre village, Kélétiguidougou. C’est là-bas qu’est né mon père, Diomandé Ségbessé. Mais, lui en est à son tour parti pour fonder, quelque peu avant les années 1950, Ségbessédougou », retrace Diomandé Moriba.

En plus des Diomandé, Ségbessédougou a, entre temps, connu divers flux migratoires des autres grandes familles, membres de diverses lignées malinkés venues d’autres régences du Bafing, à savoir les Bamba, Doumbia, Sanogo, Koné et Fofana. A ceux-ci, s’ajoutent les Sidibé et Sangaré, des peuhls venus de la région du Fouta Djalon, en Guinée voisine. Ainsi se présente à ce jour la population cosmopolite de ce bourg dont les fils et filles, malgré tout, ne se font pas prier pour témoigner avec fierté leur attachement à leur patrie.

« Nous sommes Ivoiriens et nous en sommes fiers. Nous n’attendons qu’un jour, celui où la République se souviendra de nous en décidant enfin de nous compter parmi ses enfants », laisse échapper, avec un brin d’optimisme, le chef Diomandé Moriba.

C’est la mi-journée, le muezzin appelle à la prière du haut du minaret de la petite mosquée du village. Tous s’apprêtent à s’y rendre pour prendre part à la grande prière du « Djouman ». Après quoi, chacun rejoindra sa case pour profiter d’un repos mérité, après une semaine de dur labeur dans les plantations. Les enfants, quant à eux, se retrouveront, la nuit tombée, pour jouer au « solé » (à cache-cache), au clair de lune.

Délaissé depuis des décennies dans un décor brumeux de « terre sans propriétaire », Ségbéssédougou entend tout de même avancer, à son rythme, pour sortir de son spleen sans fin dû à l’éloquent ostracisme qui l’esseule, loin, à l’écart de tous, et espérer atteindre un jour l’âge d’or. Peut-être pas pour demain, mais ses habitants, en bons croyants, gardent espoir pour l’avenir. Et le simple fait d’y croire suffit pour leur mettre du baume au cœur.

Reportage (par Dosso Mamadou, AIP Touba)