A la découverte des Tagbana

La communauté Tagbana appartient au grand groupe ethnique Sénoufo résidant dans la région nord de la Côte d'Ivoire. Elle peuple sa partie sud, d'où l'appellation de "Sénoufo du Sud". Les Tagbana habitent le département de Katiola, dont la superficie est estimée à 9420 km2, soit 2,9 % du territoire national ivoirien. La région compte quatre sous-préfectures.

La région Tagbana a une population totale de 131.221 habitants pour une densité humaine estimée à 13,9 habitants/km2. La population rurale y est estimée à 97.408 habitants, soit 74,2 % de la population régionale,

contre une population urbaine de 33.813 habitants, ce qui ne représente que 25,7 % du total des effectifs. Ce dernier taux est fourni par Katiola (chef lieu de département) qui a l’allure d’une ville véritable. Tafiré, Niakaramadougou, Tortiya et Fronan qui correspondent aux autres sous-préfectures de la région, ne sont que de gros bourgs érigés en communes.

De par sa position de zone charnière entre le nord du pays Sénoufo et la « patrie » des Baoulé ou région centre, la région Tagbana est circonscrite au nord par les départements de Korhogo et Ferkessédougou, au sud par l’échelon départemental qui a pour chef-lieu Bouaké, à l’est par le département de Dabakala et à l’Ouest par celui de Mankono.

La région Tagbana baigne dans le climat tropical subsoudanais, qui est une synthèse du climat tropical nord et du climat baouléen central. Ses parties centre et septentrionale (Niakaramadougou, Tortiya et Tarifé) sont soumises au même régime de pluie que la région de Korhogo, à savoir deux saisons de pluie bien tranchées, dont l’une d’une durée de six mois débute au mois d’avril ou mai pour prendre fin aux mois de novembre/décembre, jusqu’aux mois de mars/avril. La pluviométrie y oscille entre 1200 mm3 et 1400 mm3 par an. Les températures minimales et maximales sont respectivement de 21° et 35° .

Quant à la partie méridionale (Katiola, Fronan), son régime de pluie est tributaire du foyer climatique baouléen. Son rythme saisonnier compte quatre divisions, dont deux saisons de pluie allant du mois de mars à celui de juin et du mois de septembre à octobre. Celles-ci sont entrecoupées de deux saisons dites sèches qui partent de novembre à février et de juillet à août. La pluviométrie annuelle oscille entre 1100 et 1200 mm3 et la température moyenne tourne autour de 27° C.

Au plan hydrographique, le pays Tagbana occupe l’interfleuve entre le bassin versant de N’ZI et celui du Bandama. En dehors de ces deux importants réseaux hydrauliques, on note l’existence de petits cours d’eau ou rivières qui, en période de saison non pluvieuse, connaissent des étiages accentués. Parmi ces cours d’eau secondaires, on peut citer le Koyhan, le Koklen, la Nemi, la Fan, le Sarabana, la Litrenpko.

Du fait de la durée des saisons dites sèches, particulièrement dans les zones centre et nord, les paysans tentent pendant la période des pluies de contrôler les crues des vallées alluviales à l’aide de digues.

La religion, susbtrat fédérateur de la vie sociale
L’univers socio-culturel Tagbana, à l’image des autres sous-groupes Sénoufo, est fortement dominé par les croyances religieuses. La spiritualité commandait et commande encore de façon déterminante la vie quotidienne et l’ensemble des attitudes sociales et comportements économiques.

La religion qui occupe une place cardinale dans la vision du monde et est assimilé au socle de ses institutions, détermine les rôles respectifs des diverses classes d’âge, les statuts des femmes et des enfants, la tenue et la gestion de l’espace foncier et d’une façon générale, les règles d’échange ou de garanties réciproques. Cette religion s’inspire d’une cosmogonie organisée autour de deux divinités: Koulo Tyolo, assumant un rôle de transcendance, et Ka Tyelo, reconnue comme la Mère du village chargée de la consolidation de l’essence de l’être et de la substance de la chose ainsi que de celle de leurs rapports.

Le lieu de culte du Ka Tyelo est le bois sacré, site d’acquisition de savoirs enseignés par les dignitaires du Poro (organisation initiatique) et qui affirment que le maintien de la sacralité de l’Univers passe par l’accomplissement des devoirs rituels prescrits et le respect des interdits. En somme, l’enseignement porte sur l’articulation à l’ordre immanent du monde et à la totalité des gestes originellement effectués par les premiers ancêtres. Ce faisant, le Tagbana espère donner plus d’efficacité à ses entreprises. En d’autres termes, comme aiment à le souligner ses autorités traditionnelles, le plus important n’est pas de tirer profit des biens de la nature, mais de se conformer à elle et de lui obéir afin d’appréhender ses lois dynamiques et, par là, de la maîtriser.

L’activité économique traditionnelle des Tagbana ignore des données telles que la valeur d’échange et la rentabilité. La logique qui la fonde est d’ordre psycho-culturel et religieux. C’est en ce sens qu’il n’est pas permis de faire l’impasse sur les facteurs religieux, source de pesanteurs psychosociologiques au regard du modèle de l’élevage bovin à promouvoir.

Au-delà de ses implications socio-économiques, la pensée religieuse Tagbana est, par ailleurs, marquée par la philosophie de l’unité de toute chose. Pour elle, chaque partie se trouve dans le tout, baignant en lui, et vice-versa. Pour le Tagbana donc, tout est lié, tout est vivant et tout est interdépendant, haque action a une répercussion qui lui est propre dans l’ordre universel. D’où l’affirmation du caractère central de la responsabilité de l’homme dans le maintien de cet ordre.

L’équilibre de l’univers est maintenu par le mythe originel et les préceptes liturgiques tandis que l’évolution concrète de la vie dépend de la pérennité des contacts rituels établis entre l’Etre créateur, les menues divinités, les mânes des ancêtres et le monde des vivants.

C’est en effet dans le bois sacré que le Poro prépare chaque génération de jeunes Tagbana à une connaissance parfaite de leur milieu et de leurs droits et devoirs.

La représentation de l’espace en pays Tagbana
Pour mieux comprendre la représentation de l’espace des Tagbana, il faut s’inscrire dans l’univers cosmogonique qu’ils ont construit. D’après cette vision, la terre revêt un double statut : matériel et immatériel. Support de la vie des hommes, elle n’est pas perçue comme une simple matière d’où l’on peut extraire diverses ressources, mais plutôt comme une sorte d’Etre vivant habité par un souffle appelé génie. Par conséquent, l’acte de s’installer sur une terre vierge suppose au préalable l’agrément de cette puissance surnaturelle.

Ce pacte donne le droit au premier occupant d’une parcelle de terre d’exercer un pouvoir sacré, celui de chef de terre ou Tarfolo. Ce dernier, de par ses fonctions sacerdotales, est chargé de l’accomplissement des rites agraires indispensables au bon déroulement des travaux agricoles et à la venue des pluies dans la mesure où ils visent l’établissement d’une harmonie entre les forces cosmiques et la terre. Celle-là même dont les composantes : rivière, montagne, arbre, îlots forestiers, chemins dessinés par les hommes) relèvent du sacré.

L’organisation socio-politique des Tagbana

Tout comme la plupart des sociétés africaines, la parenté constitue l’élément référentiel de l’organisation socio-politique des Tagbana. Ceux-ci ont construit une hiérarchie qui part du père au chef de tribu en passant par le chef de famille, le chef de village. Autant de personnalités autour desquelles gravite toute l’activité politique et religieuse.

Pour mieux saisir l’organisation politico-religieuse, il convient de se référer aux mythes de fondation du sous-groupe ethnique et, surtout, à la subdivision originelle. D’après le récit légendaire sur celle-ci, la société Tagbana est stratifiée en sept grandes familles ayant chacune, à l’exception des Haragnon et des Hala, un patronyme propre. Pour ces deux unités, on a comme nom propre partagé l’anthroponyme Traoré. Pour les Tuo, on a Touré comme correspondant patronymique, Ouattara, Koné, Camara sont les noms de famille respectifs des Tiré, Hili et Nkougou.

Chacune de ces familles aurait joué un rôle spécifique. Les Harognon, par exemple, seraient les inventeurs de la chaîne utilisée lors de descente des sept familles du ciel tandis que les Hili auraient reçu la mission d’organiser les relations entre toutes ces cellules sociales. On aurait là l’explication de leur monopole du pouvoir politique. Pouvoir centralisateur qui leur revient de droit, se contente-t-on de dire souvent.

Dans tous les cas, nous avons pu observer que dans les villages Tagbna, les chefs sont les descendants de la famille Hili et que les fonctions politico-religieuses au sein des entités villageoises se définissent et se répartissent comme suit :
– au plus haut niveau de la hiérarchie, se trouve le chef de tribu qui est chargé des affaires hautement importantes de la tribu et est aidé dans l’exercice de ses fonctions par un collège de notables ;
– ensuite, vient le gestionnaire des terres, le Trafolo qui est le sacrificateur pour la tribu chargé d’organiser la vie religieuse et bénéficie de l’aide du groupe des Trafolo au sein duquel il a été choisi pour être le primus inter parus ;
– à un niveau moins élevé, on a le Kaafolo ou chef de village, aidé par les notables quand il règle les litiges et tente, par voie de conséquence, de rendre des jugements appropriés ;
– à un échelon plus bas encore, se trouve le Trafolo secondaire ou sacrificateur du village qui gère les terres, procède aux sacrifices expiratoires en cas de violation d’interdits et aux sacrifices propitiatoires en début de saison culturale ;
– au dernier échelon, on a le chef de famille appelé Darafolo dont le devoir est de veiller au bien-être de la cellule familiale et de gérer son patrimoine en se conformant aux coutumes en vigueur.

In fine que la société Tagbana est composée de six tribus (dont chacune comporte six clans) ; il s’agit des Katiolo de Katiola, Tchéclana de Timbé, Katchala de Kofisiokaha, Fohobélé de Fronan, Tagbinin de Niakaramandougou et Trafi de Tafiré. Notons l’inexistence de captifs au sein du peuple Tagbana. Serait-ce là une des réponses aux persécutions subies durant le XIXè siècle ?

Extrait de « L’introduction de l’élevage bovin chez les Tagbana »