Les pratiques sacrificielles chez les Tagbana

Le Tagbana lie l'origine du sacrifice à l'origine de l'homme, c'est-à-dire à la création du monde et de l'homme. A l'origine du monde, il y avait les génies créés par Dieu et envoyés sur la terre pour en être les gardiens.

Pour accomplir cette tâche, Dieu leur a légué ses pouvoirs, c’est pourquoi ils sont des êtres très intelligents et très puissants. Dieu les a organisés de la façon suivante : les génies clairs, presque albinos, auront la garde de toutes les eaux. Ils n’avaient que la garde des poissons. Ils sont les plus prestigieux parce que plus proches de Dieu. Les autres, métissés, eurent la garde des terres (les savanes et les forêts) : ce sont des génies secondaires mais tout aussi importants, car ils sont les gardiens de la brousse. Jugeant leur tâche trop restreinte et minime, parce que les génies clairs étaient plus sollicités, les génies de la brousse ont demandé et obtenu de Dieu la garde d’autres êtres plus intelligents que les poissons. Dieu leur a confié la garde de tous les animaux sauvages qu’il a créés.

Dieu créa l’homme sans pouvoir extraordinaire, si ce n’est sa force physique et son intelligence, mais il le soumit aux pouvoirs des génies. Le premier couple créé vivait dans les marécages avec les génies de l’eau et un jour, il a tenté de s’opposer à eux. Il s’engagea alors une grande bagarre, mais convaincu de la trop grande puissance des génies, il décida de s’enfuir et de s’installer dans la savane. Depuis, il ne rencontra que des difficultés (la faim, la maladie, la mort). Il dut, pour survivre, revenir vers les génies de l’eau pour faire la paix avec eux et accepter leur supériorité. Depuis ce jour, il est obligé de faire des sacrifices pour manifester sa soumission. C’est pourquoi, chaque fois qu’il a des problèmes dans sa vie, le Tagbana demande l’assistance des génies de l’eau dans un acte de soumission qui marque son incapacité à pouvoir bien mener sa vie ici-bas sans leur intervention.

Ce mythe, très répandu dans toute la région, a des conséquences insoupçonnées. Car, pour tout Tagbana traditionnel, chaque fois qu’une femme enfante, c’est d’un être envoyé par les génies de l’eau. Ainsi, chacun possède « son eau » (une rivière originelle) d’où il provient et donc on comprend que pour un problème concernant son existence (maladie, stérilité…), le lieu du sacrifice sera le bord de la rivière ou du fleuve dont il est originaire. La conséquence directe est que le poisson qui foisonne dans cette rivière ou dans ce fleuve, sera son totem parce qu’il pense qu’ils ont une origine commune (surtout le silure, poisson dont la peau est aussi lisse que celle de l’homme).

Tous les problèmes de la vie étant confiés aux génies et aux esprits, naturellement, toute la vie agraire sera aussi fortement marquée par l’intervention des génies de la brousse qui sont gardiens de la faune et de la flore. Le Tagbana demandera alors par un sacrifice au génie de la terre la permission de pouvoir s’y installer pour la cultiver, permission d’autant plus nécessaire qu’il n’est pas de cette terre. Donc l’homme est obligé d’offrir d’abord un sacrifice pour se réconcilier avec les génies qu’il a quittés, et ensuite à ceux de la brousse pour obtenir d’eux la permission de s’installer sur une terre étrangère. Il sait désormais que la réussite de son champ dépend fortement de l’état dans lequel se trouve son génie gardien des terres : s’il est honoré par des sacrifices, c’est la réussite totale. Mais si les contrats ne sont pas respectés, le génie rendra la terre stérile et le paysan peinera pour presque rien tant que réparation ne sera pas faite. De même, personne ne peut s’aventurer dans la savane à la recherche de gibier sans auparavant s’accorder avec les génies gardiens de la brousse.

En clair, les génies occupent une grande place dans la mentalité des gens. Et selon cette croyance populaire, les génies sont des êtres invisibles, mais qui peuvent prendre une apparence physique. Ils habiteraient les lieux naturels : rochers, fleuves, forêts. Ils seraient polymorphes, difformes, nains ou géants, presque tous des ogres. On les décrit souvent sous des traits humains. Corps étirés, à chevelure longue et frisée tombant jusqu’à terre, peau noire ou de teint clair, pieds retournés, yeux exorbités et strabiques, bouche fendue d’une oreille à l’autre.

Mais le Tagbana ne leur fait des sacrifices que parce qu’il leur reconnaît des qualités spirituelles et des pouvoirs efficients, puisqu’ils ont dans leurs mains la destinée de l’homme. Chargé dès les commencements, comme nous l’avons vu, de veiller sur l’homme, le génie a le pouvoir de vous appauvrir et aussi de vous combler de toutes les richesses et de toutes les connaissances (surtout en remèdes traditionnels). Le génie tient donc une place essentielle dans la vie du Tagbana.

Source: archeographe.net