Les particularités de l’organisation social Krou

Si, comme nous l'admettons, la notion d'ethnie est contestée dans l'Ouest ivoirien, le cadre géographique que l'appartenance à tel ou tel grand groupement humain permet de définir constitue néanmoins le niveau de référence indispensable à une analyse plus fine de l'organisation sociale Krou.

Par-delà l’uniformité de la culture dont nous venons de présenter les grands traits, les formes que prennent les agencements de la vie en société, d’une région à l’autre, d’un groupement humain à l’autre, nécessitent en effet une approche plus nuancée.

Mais avant de procéder, ethnie par ethnie, à une telle investigation, quelques précisions terminologiques s’imposent. Le schéma théorique de l’organisation sociale Krou est le suivant : L’ethnie se compose de tribus, la tribu de clans (ou de lignages majeurs), le clan (ou le lignage majeur) de lignages moyens, le lignage moyen de lignages mineurs (ou minimaux), le lignage mineur (ou minimal) de familles polygyniques ou monogyniques. Pour saisir le sens de ces différentes unités, il convient d’avoir constamment présent à l’esprit que dans une société de type lignager tout s’articule autour de la notion de descendance. Le groupe de descendance le plus vaste est appelé clan quand les individus qui le composent n’ont de leur origine commune qu’une connaissance vague, se référant à un ancêtre mythique, impossible à situer généalogiquement; Il est appelé lignage majeur quand tous ses membres se rattachent par des connexions généalogiques précises à un ancêtre réel. Deux ou plusieurs clans, ou lignages majeurs, qui à un moment donné de leur histoire décident de « marcher ensemble », c’est-à-dire de former un groupement d’alliance, soit pour faire la guerre, soit tout simplement pour se marier à l’intérieur d’une sphère d’échange matrimonial privilégiée, constituent une tribu. Les clans ou les lignages majeurs ont une profonde histoire, ainsi que des effectifs, variables. Plus l’ancêtre est éloigné, plus le groupe est démographiquement étoffé, plus la segmentation, c’est-à-dire la constitution de branches différentes, risque d’être importante. A l’inverse, moins l’ancêtre est éloigné et moins le groupe est étendu, moins la fragmentation est probable. Le clan ou le lignage majeur se subdivisera ainsi généralement en lignages moyens, le lignage moyen pouvant se définir comme une branche géographiquement localisée du clan ou du lignage majeur, se référant à un aïeul éloigné en moyenne de 5 à 6 générations, et ayant en principe acquis une certaine autonomie par rapport à l’entité plus vaste dont il est issu. Le lignage moyen se décompose à son tour soit en lignages minimaux, le lignage minimal se référant encore à un aïeul encore vivant ; Le lignage mineur ou le lignage minimal coiffent enfin la famille polygynique ou monogynique.

Ceci, est le schéma théorique; Suivant les circonstances, le clan ou le lignage majeur peuvent très bien se segmenter directement en lignages mineurs, de même que le lignage moyen peut ne comprendre que des familles polygyniques ou monogyniques. Chaque groupe compte en fait des entités qui lui ont été imposées par les impératifs particuliers de son histoire; Aussi, le canevas présenté ici, ne fournit-il qu’un cadre de référence.

Les Dida

Les Dida n’ont pas de mot pour se désigner comme peuple; En effet, le mot « dida » n’appartient pas originellement à la langue dida et son interprétation varie selon les régions. L’opinion commune au Sud, est qu’il s’agirait d’un mot avikam signifiant « les tatoués ». Au Nord, on le présente comme la déformation des mots baoulé « di, la » dont le sens serait : « Mange et dors »; Ce serait un sobriquet railleur donné par les Baoulé à leurs voisins de la forêt. Les Dida occupent les marches orientales du pays Krou; Ils conservent de leur proximité avec le monde Akan, dont de nombreux groupements de la zone de contact se disent originaires, des traits de culture incontestablement empruntés à une organisation sociale de type matrilinéaire.

Le pays Dida est formé de 68 tribus, qui s’identifient par un nom propre et comprennent en moyenne 8 villages. La tribu, tantôt se confond avec le lignage majeur, tantôt est faite de lignages moyens étrangers les uns aux autres; Hormis le cas où elle coïncide avec le lignage majeur, jadis unité exogame, ses membres ne partagent, en général, que le même interdit alimentaire.

Le village composé d’un certain nombre de lignages moyens, qui se réclament ou ne se réclament pas d’une souche commune, a déjà une existence beaucoup plus fonctionnelle: Groupe de chasse, dépositaire de certains droits fonciers, il est politiquement souverain. Le lignage moyen, lokpa, est un patrilignage localisé, constitué par des descendants d’un ancêtre commun situé à la quatrième, cinquième ou sixième génération ascendante. Mais le lokpa est aussi l’ensemble des hommes qui participent à la chasse derrière le même grand filet, avec leurs ascendants et leurs descendants agnatiques; Unité exogame chez les Dida de l’Ouest, il a des fonctions à la fois économiques (en tant que propriétaire foncier, groupe de travail collectif ou groupe de chasse) et politique (en tant composante de l’unité souveraine qu’est le village).

Le lokpa se divise en siri (singulier : séré), « maisons »; le séré, qui est sans ambiguïté un groupe de parenté, peut être soit un lignage mineur, soit un lignage minimal;
Dépositaire de certains droits fonciers, jouant un rôle important dans la régulation des échanges matrimoniaux, cadre à l’intérieur duquel s’opère la transmission des héritages, le séré apparaît comme l’unité par excellence de gestion économique.

Les Godié

Le terme godié dériverait de l’expression gwè-dgi, littéralement « chimpazé-panthère », surnom que leurs voisins du sud-ouest, les Neyo, leur auraient donné, par allusion à leur tempérament frondeur, querelleur, belliqueux, semblable à l’humeur qu’affichent ces deux animaux quand ils s’affrontent.

L’organisation sociale des Godié est en gros semblable à celle des Dida, avec lesquels, il n’existe aucune frontière précise et ils échangent très volontiers les femmes ; l’unité sociale la plus grande est la tribu, bli ou mli suivant les régions, fédération de patrilignages moyens qui ont décidé de former ensemble soit un groupement d’alliance : aire privilégiée de l’échange matrimonial; soit un groupement de guerre : entité à même de se défendre en cas de conflit; soit les deux à la fois. Cette fédération d’alliance est dirigée par un bli-kagnon ou kamagnon, « l’homme qui commande le bli », choisi pour ses qualités guerrières et son sens de la justice. Le bli comprend de deux à plusieurs lignages moyens, lolokpa. Les membres du même lolokpa occupent généralement le même village, du, et ne peuvent se marier entre eux. Le lignage moyen se subdivise lui-même en séré, le séré étant, comme chez les Dida, un lignage mineur ou minimal.

Peuvent être rattachés aux Godié les Kotrohou, de leur vrai nom Lègrègnoua, « les hommes des dents d’éléphant », qui partis du pays Akan, atteignent par le littoral la lagune de Fresco vers la fin du XVII ème siècle ou à l’aube du XVIII ème siècle.

Les Kodia, peuvent également être rattachés aux Godié; De leur vrai nom Nigbiyo, « les hommes du bord de la mer », dont tous les villages étaient jadis installés sur la rive gauche du Sassandra, et qui proviennent essentiellement de l’éclatement de lignages Godi.

Les Bété

L’origine de l’ethnonyme du peuple Bété demeure inconnue ; Ils constituent à la fois la population la plus importante du monde Krou de Côte d’Ivoire et celle qui occupe son espace de la manière la plus dense.

Comme les Dida, les Bété ont une organisation sociale marquée à l’Est par l’origine Akan d’un certain nombre de groupements, se traduisant par la présence de matriclans, et accentuant ses caractéristiques patrilinéaires au fur et à mesure que l’on s’enfonce vers l’Ouest; Aussi la distinction couramment établie entre Bété de Gagnoa, Bété de Daloa et Bété de Soubré est-elle tout à fait justifiée.

L’unité socio-politique la plus vaste, la « tribu » (le pays Bété en compte 93), correspond tantôt au clan, tantôt à une fédération de lignages moyens. Cette unité est désignée par un nom propre dérivé de celui de son fondateur, ayant un nom générique (digpi) à Daloa, elle comprend en moyenne 5 à 6 villages. Si l’on discerne chez les Bété de Daloa, des « segments de clan » (su ou suo, « tronc »), l’entité la plus fonctionnelle semble partout être le lignage moyen : gribé à Gagnoa, grébo à Daloa, grigbi à Soubré; Cette entité symbolise un groupe de descendants dont l’ancêtre se situe en moyenne à six générations, et à l’intérieur duquel en général l’on ne se marie pas. Le lignage moyen, qui peut à lui seul, ou en association avec plusieurs autres, former un village, se subdivise en lignages mineurs, kossu, avec distinction, pour les Bété de Gagnoa, entre toyokossuyoko, descendants d’un même aïeul, et noyokossuyoko, descendants d’une même aïeule. Le lignage mineur coiffe enfin le lignage minimal, gregbo (Gagnoa) ou ligbwé (Daloa).

Peuvent être rattachés aux Bété : Les Niaboua, les Niédéboua, les Kouzié et les Kouya.

Les Wè (Guéré et Wobé)

Les Wè ou Wènion (« les hommes qui pardonnent facilement »), en qui l’administration coloniale a cru voir, au début du siècle, deux ethnies différentes : Les Guéré et les Wobé, ne forment en réalité qu’une seule entité. Les Wè sont très inégalement répartis sur le territoire qu’ils occupent : Entre deux foyers de forte densité, le pays dit Wobé au nord (au contact de la savane) et le couloir entre le Nuon et Cavally à l’ouest, s’étend une immense zone très peu peuplée. Les villages, qui s’égrènent le plus souvent linéairement le long des routes, comptent cependant presque toujours plus de 500 personnes.

L’organisation sociale des populations Wè, tout en ignorant l’existence de chefferies véritables, est incontestablement la plus structurée et la plus complexe du monde Krou; du sommet à la base de la pyramide nous rencontrons successivement (mais non nécessairement) la confédération guerrière, bloa-dru (« tête du territoire »), dirigée par un bio-kla (« grand guerrier ») ou too-bo (« père de la guerre »), dont le rôle en temps de paix se limite à des simples fonctions judiciaires, mais qui en temps de guerre s’impose en chef véritable; Le groupement de guerre, bloa (« territoire », au sens de « patrie »), qui reproduit en plus petit la structure de la confédération guerrière.

La fédération d’alliance, désignée également par le terme de bloa, résultat de la fusion de deux ou de plusieurs patriclans; le patriclan ou patrilignage majeur, tkè, qui s’identifiait jadis au village, ulo, groupe de descendance le plus vaste et véritable unité organique de la société Wè : le chef en est l’aîné, nion-kla (« l’homme vieux »), qui règne sur le tkè en patriarche, il dispose des biens collectifs (troupeau de boeufs notamment), tranche les litiges, conclut les mariages (le tkè formant le cadre exogamique dans la majeure partie du pays Wè); le patrilignage moyen : uunu chez les Wè de l’ouest (résultat de la fragmentation et de la dispersion géographique du tkè, souvent sous l’effet d’évènements extérieurs- guerres tribales, puis pénétration coloniale -, et regroupant au niveau d’un même village l’ensemble des individus appartenant au même patriclan), gnu chez les Wè de l’est (groupement de descendance qui à l’intérieur du tkè désigne les membres de lignées différentes); Enfin le lignage mineur ou minimal, gbowon ou minhi.

Les Krou

Les Krou proprement dits occupent l’extrémité sud-ouest de la Côte d’Ivoire; ils sont d’ailleurs plus couramment appelés Kroumen, « homme de Krou », nom donné par les Anglais aux premiers Krou de la côte libérienne qu’ils embarquèrent comme « navigateurs » (en fait comme hommes à tout faire) sur leurs bateaux dès le XVIII ème siècle ; Le recours à la main-d’oeuvre krou s’étant très rapidement généralisée sur toute la côte entre Freetown (où s’établit une colonie Krou d’origine libérienne vers 1790) et Sassandra, le terme de kroumen fut par la suite appliqué sans discernement à tous les embarqués, quelle que fût leur origine; Si, du Cavally à San Pedro, le font de peuplement de la côte et de son arrière-pays est authentiquement krou.

Les « vrais » Krou sont à la fois peu nombreux, et inégalement répartis sur le territoire qu’ils contrôlent. 26 tribus, bloa ou blogba, se partagent le pays; la tribu, fédération de plusieurs patriclans (ou patrilignages majeurs), tua ou tugba, compte en moyenne 600 personnes, réparties en une dizaine de villages; Le tua est l’unité de base de la société Krou, celle qui constitue le plus souvent le cadre exogamique. Il est rare que de nos jours le tua coïncide encore exactement avec le village : Celui-ci est plutôt constitué de lignages moyens relevant de tua différents, tua-minhi ou encore bo-yu (« enfants de même père »).

Les Kroumen dont les Krou forment le noyau central, occupent une place tout à fait à part dans l’économie ivoirienne; Au service des commerçants et explorateurs européens depuis des générations, passés maîtres dans l’art d’arrimer des billes de bois sur les cargos opérant dans le golfe du Bénin (activité qui a rapporté à Tabou et à son arrière-pays près de 300 millions de francs CFA en 1973), ils se sont petit à petit créé un univers tourné davantage vers la mer que vers la terre. Ainsi, ils ne font aucune différence entre le « rivage » et le « village », tous deux perçus depuis la mer, et désignés par le même terme so, de l’anglais « shore ». Nous pouvons aussi rattacher aux Krou : Les Wané, population de marins, qui assurent la transition vers l’est, avec les Neyo.

Les Bakwé

Surnommés Touwè, « ceux qui sont sous les arbres » par les Krou, s’appelant eux-mêmes Srigbe, « devins-guerriers », par allusion à leur dextérité à fabriquer des médecines « tout azimuts », les Bakwé devaient leur nom à l’expression ba-kwè, « attraper-tirer », que scandaient leurs ancêtres quand ils effectuaient à l’union un travail de levage et de traction (à l’instar du « ho-hisse » français). Ils occupent la rive droite du Sassandra, de Soubré au pays neyo, sur une profondeur de 70 km. Cet espace leur sert en fait plus de domaine de chasse que de territoire de culture.

Les Bakwé fournissent un exemple caractéristique de société politique de type minimal, où rapports de pouvoir et rapport de parenté sont étroitement confondus. Un groupement seulement, sur 21 unités qui constituent l’ethnie, répond à la définition d’une véritable tribu : Il s’agit des Nigagba, à l’extrémité nord, qui forment une fédération d’alliance de plusieurs patriclans. Les autres entités sont toutes des groupes de parenté, patriclans (ou patrilignages majeurs), gbado, parfaitement indépendants les uns des autres, presque toujours exogames et n’ayant jamais contracté entre eux d’autres alliances que matrimoniales; Le gbado, compte 200 personnes en moyenne et comprend de 1 à 5 villages, le village s’identifiant le plus souvent au lignage moyen, grigbe, qui tend aujourd’hui à prendre la relève du gbado comme cadre de l’exogamie et, ce faisant, contribue à accroître encore davantage l’autonomie du patriclan.

Peut être rattachés aux Bakwé la population suivante : Les Oubi, dont les ancêtres ont quitté les berges du Sassandra pour celles du Cavally à la suite de querelles intestines.

Les Neyo

Parmi les nombreuses versions expliquant l’origine de l’ethnonyme Neyo, la plus crédible semble être celle qui fait de ce terme la contraction de Néné-yo, « les enfants de Néné », ancêtres des premiers occupants de l’embouchure du Sassandra, les Gnagbia, aujourd’hui disparus. C’est en effet autour de cette embouchure que s’est constituée, du XV ème siècle à la fin du XIX ème siècle, l’entité neyo actuelle, à partir de groupements extrêmement disparates, venant des pays Krou, Guéré, Bété, Bakwé et Godié, et sans doute attirés par les possibilités commerciales qu’offrait l’endroit, depuis que les Portugais avaient jeté pour la première fois l’ancre devant le rio Sao Andre en 1471. Intermédiaires obligatoires du commerce précolonial entre les populations de l’arrière-pays (Bété et même Wè, par l’intermédiaire des Kodia qui contrôlaient le fleuve) et les navires européens, les Neyo connurent leur époque de gloire, dont ils ne conservent malheureusement que le souvenir. Moins de 3.000 aujourd’hui, pour une vingtaine de villages, leur situation démographique est d’autant plus alarmante que le développement de la ville de Sassandra et de son arrière-pays immédiat a fait d’eux une entité minoritaire dans l’équation actuelle du peuplement de l’embouchure, où les allochtones sont devenus sont quatre fois plus nombreux que les autochtones.

L’ethnie Neyo est formée de dix « tribus », ou gbini; La tribu commandée autrefois par un kè (de l’anglais « king »), correspond tantôt à une fédération de patriclans (ou de patrilignages majeurs), tantôt au simple patriclan (ou patrilignage). Elle se subdivise, comme chez les Godié, en lolokpa et lignages moyens; Le lolokpa, unité le plus souvent encore exogamique, se définissant comme l’ensemble des individus descendant en ligne agnatique d’un même ancêtre. Le lignage moyen se segmente en lolohuri, lignages mineurs (ou minimaux), le lolohuri tendant actuellement à supplanter le lolokpa en tant cadre de l’exogamie.

Repliées sur elles-mêmes dans un milieu peu accueillant, formant des communautés farouchement in dépendantes et se suffisant pour l’essentiel, les populations Krou ne connurent que très peu de contacts avec l’extérieur jusqu’au début du XIX ème siècle; Au Nord, le commerce de la kola ne leur donnait qu’une ouverture indirecte sur le monde Mandé, les courtiers et les colporteurs Dioula ne s’aventurant guère dans la grande forêt. Au Sud, la traite avec les navires européens, qui leur livraient pratiquement « à domicile » ce dont elles manquaient, ne faisait que renforcer leur isolement.

Il en va tout autrement dès la mise en place de l’appareil colonial; A l’ombre des postes administratifs, embryons des futures villes, s’installe très vite une population, de plus en plus nombreuse, de commerçants et d’artisans, qui viennent de partout sauf des campagnes environnantes. Puis avec le développement des cultures commerciales du café et du cacao, qui trouvent dans la forêt des conditions idéales, apparaissent les premiers immigrants agricoles.

les villes du pays Krou, inexistantes il ya 80 ans, comptent aujourd’hui au total plus de 150.000 habitants, dont 2/3 d’allochtones.

Sources et Documentations : I.L.A – Institut de linguistique appliquée

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