Les Niaboua

Les Niaboua se situent au centre-ouest de la Côte d'Ivoire. Composé de cinq tribus (Ce sont: Bliabo, Nyatcha, Djosso, Frèbo et Monosso (Cf. Zézé-Béké (P.), « Les Interdits alimentaires chez les Nyabwa de Côte d'Ivoire »), le pays niaboua occupe une situation médiane entre les Bété à l'est et les Wè (Wobé-Guéré) à l'ouest, et appartient comme eux à l'aire culturelle krou.

Tout comme chez leurs deux grands voisins, nous nous trouvons en présence d’une société « sans état » c’est-à-dire sans pouvoir politique centralisé, organisée sur la base de patrilignages. Les chefs de ces lignages occupent une position d’aînés, la séniorité conférant le pouvoir dans ces sociétés où parenté et autorité sont étroitement liées.

Selon une tradition recueillie par D. Paulme dans le village niaboua de Zakogbeu (actuellement situé dans le département de Zoukougbeu), l’ancêtre le plus reculé dont on ait gardé le nom se nommait Goze; il aurait fui le Liberia actuel à la suite d’une guerre, aurait trouvé refuge chez des « gens de Kouézé » (Bakoué ?). De ses trois fils, l’aîné, Niabo, serait le père des Niaboua, le deuxième, Gbalo, celui des Bété, le troisième enfin, nommé Zakie, serait l’aïeul des Wobé.

La mise en place des populations niaboua résulte de mouvements plus ou moins complexes. On a affaire tout d’abord à un mouvement spontané lié à la nécessité de trouver de nouveaux sites pour une population qui s’accroît. Ce mouvement aboutit à la création de nouveaux lignages-villages, à de nouvelles unités de résidence. C’est la logique de sociétés segmentaires.

à côté de ce mouvement, nous pouvons en observer un autre, plus organisé, qui l’accompagne. Les préoccupations des groupes sont ici d’organiser l’espace, de repartir leurs effectifs, de les accroître en absorbant des éléments étrangers, d’assurer leur sécurité. On voit se développer de véritables stratégies afin de consolider les assises du groupe.

Le village niaboua est d’abord un lignage qui se présente comme un groupe de descendance. Un homme, le « père » du groupe, s’installe avec sa famille et ses descendants sur un jiligba, un campement de culture qui deviendra un jour résidence définitive. Il se rend au grand village dont il est originaire pour les besoins de la vie sociale de la communauté. Sa propre résidence s’agrandissant au fil des générations, ses descendants se segmenteront en plusieurs lignages qui formeront un nouveau village. Ce village portera et gardera le nom de son fondateur. Ainsi Ibobli ou Iboguhé par exemple signifie: « chez Ibo ». Peuple essentiellement animiste, les Niaboua ont emprunté aux Guéré, qui leur font face sur l’autre rive du Sassandra, des usages divinatoires dont un écho résonne encore à l’autre extrémité de la forêt, chez les Kissi. Les Niaboua pratiquent le culte du glé ou glè ou grè, divinité protectrice et justicière qu’on retrouve également chez les Guéré et les Bakwé. La figure centrale du culte est matérialisée par une tête humaine monstrueuse modelée en argile, dotée de crocs d’hippopotame et surmontée d’une ample couronne de plumes d’aigle, de hibou ou de calao des forêts. Ce bloc d’argile, habituellement gardé dans une cuvette, est posé sur la tête d’un enfant ou de la femme de son gardien; le porteur entre en transe et traduit aux fidèles la volonté du dieu. Entre les mains des chefs de culte villageois qui jouissent parfois d’un renom s’étendant sur de vastes régions, les pratiques du glé ou glè ou grè prennent volontiers des aspects maléfiques caractérisés surtout par les phénomènes d’envoûtement.

Les Niaboua pratiquaient l’épreuve d’ordalie. La sève utilisée pour cette épreuve est celle d’une euphorbiacée, le redoutable et trop célèbre gopo (Elaephorbia drupifera) également connu des voisins Bété: une goutte du latex dans l’oeil peut provoquer la cécité. Si le patient pleure abondamment et que son oeil rougit à peine, il est déclaré innocent. Dans le cas contraire, il préfère le plus souvent s’avouer coupable pour éviter de perdre la vue. L’épreuve jugeait l’accusé en même temps qu’elle le châtiait. Très souvent, l’accusé avoue en cours d’épreuve, pour éviter le pire. L’aveu obtenu, on le soigne avec des gouttes de la sève d’une autre euphorbiacée, dite gbotou; il n’en perdra pas moins la vue, s’il a trop attendu. D. Paulme a relevé l’indice d’un culte agraire (hommage des prémices) chez les Niaboua. Ils observent l’unique précaution de manger en famille les premiers grains de riz: agir autrement serait défier la famine, « lesétrangers mangeraient tout », disent-ils.

Chaque village niaboua a un ou plusieurs interdits alimentaires. Est alors prohibée la consommation de la viande de tel animal (mammifère, oiseau, poisson…) ou de telle plante. C’est, par exemple, à l’exclamation qui ponctue un éternuement, ou à la formule par laquelle on jure, qu’on identifie l’interdit d’une personne. Mon interdit est la panthère. Si j’éternue, moi ou ceux qui ont le même interdit que moi doivent s’exclamer: gui ! (la panthère!).

Moi-même, je peux dans d’autres circonstances jurer de la façon suivante: « Si je faisais [encore] telle chose, que la panthère me tue ! ». Ainsi, ce que je jure de ne plus faire je l’assimile en cette circonstance à la consommation de la viande de panthère, chose qui m’est formellement interdite. Pour affirmer une vérité, je peux dire aussi: « Par la panthère! » [Je le jure!]… En principe, tous les habitants d’un village descendent d’un ancêtre commun.

Un interdit de village ou même parfois de sous-tribu ou de tribu est donc observé par tous les lignages. Tel est le cas de la panthère gui pour tous les villages des Blabo-Zokoanyinu (Djosso), du buffle dihi pour les Bapènyinu (Nyatcha) et de la gazelle ou guib harnaché lélé pour l’ensemble des Bahon (qu’ils soient du Bliabo ou du Djosso).

L’art, essentiellement religieux, est dominé par le travail du bois. Les Niaboua donnent une place importante aux masques dans les cultes et rituels. Ils se complaisent dans la fabrication de masques horribles, appelés à créer une atmosphère de crainte religieuse propice à la communion avec les entités occultes qui perturbent l’existence de l’homme, mais que l’on parvient à rendre inoffensives, voire coopératives, moyennant des sacrifices appropriés.

Les états civils des différents masques niaboua sont d’autant plus complexes, sinon confus, que leurs champs d’action sont limités. Chacun figure tel ou tel génie local, telle ou telle force de la nature. La société niaboua est paysanne. L’agriculture, la chasse et la cueillette sont les principales activités économiques.

Aux Niaboua, il y a lieu de joindre les Niédéboua fixés entre Lobo et Sassandra, dans le département de Vavoua, au nord des Niaboua. Les Niédéboua occupent six villages isolés. Niaboua et Niédéboua se tiennent pour parents assez proches, issus d’une même souche: dans plusieurs villages, on trouve des lignages dont le fondateur est venu, ou revenu, de chez les Niaboua.

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