La fête des ignames en pays abbey , ou la fête de la purification

Erymakouguié, dans le canton Tchoffou (Agboville), ce lundi 23 octobre. Le soleil s'est à peine levé, sur ce village. Dans la famille Gbéroukou, tout le monde s'active. Les femmes à la cuisine épluchent pour certaines le manioc, la banane et l'igname, quand d'autres s'occupent du poisson et de la viande devant servir à la confection des différentes plats.

Un peu plus loin, des jeunes gens s’attellent à monter les bâches pour accueillir les invités de la famille. Les hommes quant à eux, assis autour d’un pot de bangui (vin de palme), n’hésitent pas, entre deux gorgées, à héler les femmes, les incitant à se hâter dans la cuisine.

Le regard de Mme Gbéroukou est attiré par un groupe de jeunes filles entrain de causer, au lieu de trier le riz, tâche à elles, confiée.

« Arrêtez de vous amuser les filles et mettez vous au travail. Il faut que la nourriture soit prête avant l’arrivée des invités », ordonne-t-elle, très occupée à sa cuisine.

A l’image de Mme Gbéroukou, toutes les femmes du canton Tchoffou dans le département d’Agboville, sont à pied d’œuvre ce lundi, troisième jour de la fête des ignames dans le canton Tchoffou, en pays abbey, pour confectionner des plats de foutou banane, de riz, de foufou etc.

« Aujourd’hui c’est le troisième jour de la fête nous devons faire vite la cuisine pour qu’au plus tard à 13 heures tout le monde ait fini de manger car tout le village doit se rendre sur la place publique pour la cérémonie de libation », explique Mme Gbéroukou très remontée contre ses filles.

La fête des ignames chez les abbeys se célèbre en effet en trois jours, et le troisième jour, jour de la cérémonie de libation, constitue pour les populations le jour le plus important des festivités.

« Ce troisième jour dénommé Ovo, signifie jour du génie des rivières. C’est un jour très important pour nous. C’est le jour de la cérémonie de libation qui constitue le bouquet final de la fête », indique le chef du village d’Erymakouguié, M. M’besso Edi Louis.

Dès 14 heures, toutes les populations d’Erymakouguié parées de leurs plus beaux habits, signe de prospérité, affluent vers la place publique pour la cérémonie de libation.

Selon M. M’besso, autrefois la cérémonie de libation se faisait dans la cour du chef de terre.

« Aujourd’hui la cour du chef de terre est devenu trop petite pour accueillir tout le village », dit-il avec un petit sourire aux lèvres.

Toute la population installée, le chef de terre, président de la cérémonie, tout de blanc vêtu, fait son entrée de façon solennelle, la cérémonie peut ainsi commencer.

Chaque grande famille du village passe à tour de rôle, salue le tam-tam parleur et le chef de terre, annonce son nom tambouriné, donne un proverbe et esquisse des pas de danse mettant en évidence son savoir faire.

Après ces moments de rythme et de danse, le chef de terre procède à la libation qui consiste à invoquer l’esprit des ancêtres, à remercier Dieu pour avoir gardé le village toute l’année et à demander sa bénédiction sur tous les filles et fils du village.

Le premier jour de la fête dénommé « échô », est le jour où les populations ne consomment que l’igname.

« Généralement c’est le plat de foufou (pâte d’igname à l’huile rouge) qu’on mange ce jour là mais ceux qui n’aiment pas le foufou peuvent consommer l’igname sous une autre forme », précise le chef de village d’Erimakouguié.

Ce jour là, les femmes ne commencent à préparer l’igname que lorsque le tam-tam parleur annonce que le chef de terre a appelé les ancêtres à venir manger l’igname et que lui-même en a déjà mangé.

Le deuxième jour appelé « ékichi » est le jour où chacun vaque à ses occupations. Les jeunes s’adonnent à plusieurs jeux pour animer le village.

Le premier jour de la fête des ignames est toujours « échô », suivi de « ékichi » et le troisième jour « ovo ».

Le calendrier Abbey comprend six jours que sont ékichi, ovo, étchasso, épi, épisso et échô.

Les jours de la fête dans le calendrier grégorien varient selon les années, le calendrier abbey ne correspondant pas au calendrier grégorien.

La légende raconte qu’autrefois, les ignames et les humains vivaient ensemble et exerçaient la chefferie à tour de rôle. A la mort du chef des ignames, l’héritage est revenu au chef des humains qui ont refusé de le remettre aux ignames.

La colère des ignames a entraîné une grande sécheresse qui n’a pris fin que lorsque les ignames ont pardonné la trahison. Le peuple abbey célèbrerait depuis cette période les ignames pour leur dire merci et leur redonner le pouvoir.

Sortant de cette légende, M. Berry cadre abbey, soutient que le peuple abbey qui n’est apparemment pas grand producteur et consommateur d’ignames, célèbre la fête des ignames parce qu’à l’origine, tous les peuples akans dont fait partie le peuple abbey, ne produisaient et ne consommaient que l’igname.

C’est depuis l’importation de la culture de la banane plantain de l’Amérique latine, que les habitudes alimentaires des abbeys ont changé laissant la place à cette nouvelle culture, au détriment de l’igname.

Pour le maire d’Agboville, Assamoi Tetchi Claude, l’expression « fête des ignames » est impropre. Les abbeys le disent par mimétisme, pour faire comme tous les autres Akans.

« Il s’agit plutôt de la fête du djidja qui signifie la fête de la purification », a-t-il rectifié, expliquant que ces trois jours de festivités qui marquent la fin d’une année et le début d’une autre, symbolisent la renaissance.

Ce sont des moments de pardon, de réconciliation entre les membres des familles et entre les différentes familles du village.

Si pour les plus anciens la fête à quelques peu perdu de son éclat, les plus jeunes eux ne s’en plaignent pas tant que ces trois jours leur permettent de se retrouver entre frères, cousins et amis perdus de vue.

« La fête a perdu son éclat aujourd’hui. Autrefois c’était grandiose, le village était bondé de monde. Tous les fils et filles du village où qu’il soient rentraient au village », raconte le chef de terre de Petit Yapo, Obodji Antoine, nostalgique.

M. Obodji estime en outre que la fête a perdu son sens. « Autrefois, les ignames qu’on consommait pendant la fête provenaient des champs des villageois eux-mêmes. Aujourd’hui ce sont des ignames achetées sur le marché qu’on célèbre », dit-il avec un brin de déception.

Sur les cinq cantons du département d’Agboville, quatre célèbrent la fête des ignames. Le canton Morié ouvre les festivités en septembre, suivi du canton Tchoffou en octobre. Le canton Khos prend la relève en novembre et la série des fêtes s’achève en décembre avec le canton Abbeyvé.

Sombo Emma Blandin (AIP)