Le Dipri de Gomon

Le Dipri est une fête traditionnelle, une fête religieuse, une fête mystique, une profane… Il est difficile de définir par un ensemble de mots le DIPRI. DIPRI est un tout et il représente pour la population de Gomon l'essence de son existence.

Effet, le DIPRI, c’est d’abord Gomon. Situé à 85 Km d’ Abidjan, et à 13 Km de sikensi. Chef lieu de Sous-préfecture, Gomon est un gros village de plus de 8.000 âmes. Gomon ou « OGOUMAN » signifie littéralement « ce qui est lourd » ou « ce dépasse la force humaine ».

Ce n’est donc pas un hasard que la fête du Dipri, du reste célébrée par plusieurs villages de la région, ait une note particulière à Gomon. La création de Gomon remonte au 18 ème siècle. Selon la tradition orale, les ABIDJI (population de la région de Sikensi) sont d’origines diverses. Certains seraient venus de l’Est (Ghana) et d’autres de l’Ouest (Région de Tiagba et Grand-Lahou).

C’est de là que par vagues successives, ils sont arrivés en Côte d’Ivoire. Certains sont restés dans la région d’Adiaké (les EHOTILES) et d’autres sont allés vers les terres intérieures autour de la Lagune Ebrié (les Ebrié) ;
Le dernier groupe a quitté cette région des lagunes pour la zone forestière (région de Sikensi) est le peuple ABIDJI de GOMON.
Les Abidji ont dû repousser les Dida vers l’intérieur après une guerre meurtrière.
La réconciliation ayant été scellée après des cérémonies, Dida et Abidji se sont jurés de ne plus verser le sang du frère allié.

Une sequence de seke avec les pieces magiques
C’est l’origine du TOKPE entre DIDA et ABIDJI.

Le village de Gomon a été créé par BODJO et sa sœur AGOUA. Il compte huit (8) quartiers OYOROKPO, OKOIAMBRA, DJIDJABOSSO, EDIMANBOSSO, OWOUDJI, ANOMANBOU, ATCHASSI et OKOUDJE.
Les familles originelles sont les OYOROKPO, DJIDJABOSSO, et EDIMANBOSSO. Les autres quartiers ont été créés soit par les neveux issus des mariages entre les descendants de BODJO et AGOUA avec d’autres personnes étrangères, soit par d’autres peuples venus d’ ailleurs.

Certains descendants de AGOUA (mariés à un étranger) ne pouvant pas accéder à la chefferie de Gomon ont préféré s’exiler. Ils sont allés vers Alpé et Bingerville pour constituer le peuple M’ Batto ou Agouman. Ces derniers ont le droit d’aller à la rivière KPORU lors du Dipri. Selon l’affirmation de certaines populations et des thèses émises par des chercheurs (Fernand LAFARGUE et AMANI Félix), le DIPRI est une manifestation religieuse des peuples lagunaires et prend une appellation locale. Le Dipri ou Dipo signifie littéralement « Tomber dans la rivière » ou « se laver à la rivière ». L’origine du DIPRI selon les traditionalistes de Sahuyé prend racine dans le mythe du sacrifice de « BYDJO ou BIKPO ». Ce sacrifice a permis aux populations vivant dans une certaine disette de connaître l’abondance. C’est la commémoration du sacrifice de BYDJO que représente le DIPRI qui se déroule chaque année en Avril. Le DIPRI s’est l’état de transe qui annonce, prépare et accompagne les grandes démonstrations qui se confondent à la magie. Le SEKE désigne le pouvoir et la force qui rendent possible ces manifestations.

Le KPON et le SEKE se pratiquaient en dehors du Dipri. C’est le chef de terre TEKA qui a décidé leur intégration à la fête du Dipri. Ces deux éléments bien distincts et autonomes se combinent lors du Dipri pour lui donner tout son mythe.

Une scène de ambra ou demonstration magique
Le KPON ou transe était assimilé à l’origine à la folie.
Le mythe du KPON est né de la rencontre entre AGBEBY (ressortissant de Sahuyé)
MIESSI KPORU (génie de la rivière du même nom).
Ce dernier lui a demandé d’informer les populations de Gomon qu’elles devraient s’abstenir de manger de la viande de bœuf. (le bœuf est le totem des populations de Gomon).
C’est par contre AKALE KOUKOUTOU qui fut le premier à manifester les signes KPON.
Les habitants de Gomon, ayant cru à la folie l’ont confié à un tuteur guérisseur ADIOUKROU de YASSAP.
A la mort de son tuteur, AKALE fut tué et jeté dans la rivière ADJACOMEL.
Une femme de YASSAP allant chercher de l’eau à cette rivière, trouve AKALE en train de se métamorphoser devant le génie MIESSI KPORU qui le poussait à se lever.
Apeurée, elle courut au village informer les habitants du miracle.
Ces derniers vinrent à la rivière, retrouvèrent AKPALE vivant. Ils le prirent et l’amenèrent au village et le mirent de nouveau à mort en prenant soin de le découper en menus morceaux avant de le jeter dans la même rivière. MIESSI KPORU revient une fois de plus et demanda à AKLE de se relever afin qu’ils retournent à Gomon. Ce qui fut. MIESSI indiqua à AKALE certains rites à accomplir :

1- prendre un poulet sans lui enlever les plumes et trancher le cou avec les dents et boire son sang,
2- prendre un mouton, l’égorger et boire son sang,
3- prendre un chien, le coincer entre deux troncs d’arbres, le tirer jusqu’ à ce que mort s’en suive, le transpercer avec un couteau et boire son sang.

AKALE exécuta toutes ces prescriptions et à la fête du DIPRI, il entra en transe et fit des prouesses devant les populations de Gomon médusées et des émissaires venus de YASSAP pour constater les faits.

Le kponpousangro « palabre »
Ce du DIPRI, AKALE prit une machette, se perça le ventre, se tapota sur la blessure et la plaie se cicatrisât. C’était le SEKE.
D’origine et de l’expansion du SEKE, il faut remonter au mythe de la rencontre entre ANGBI DOGBRO (originaire de SAHUYE) et le génie MIESSI KPORU.
Le génie préleva des feuilles, plaça une botte dans chaque main, et dit « De cette main droite, tu transmettras le contenu à ceux de Gomon, et celui de la main gauche ceux de SAHUYE ».
L’envoyé après avoir transmis le message aux gens de Gomon demanda à être dédommagé pour services rendus. Les gens de Gomon n’étaient pas disposés à faire face à cette exigence. Le messager a voulu retourner avec les feuilles lorsque BIAKO ASSOUMAN du quartier DJIDJABOSSO paya sept pièces d’argent pour les recevoir.

Une démonstration de la puissance de ces feuilles fut faite séance tenante et le reste fut déversé dans la rivière KPORU…

Dans le DIPRI, le KPON et le SEKE constituent la deuxième étape et le stade final de la cérémonie dont ils sont aujourd’hui le symbole.

La cérémonie proprement dite commence aux premières heures du jour par la tournée de tout le village par le Chef de Terre (plus précisément par son mandataire).
Ce dernier égrène une litanie de remerciements et de souhaits à l’endroit des génies et des mânes des ancêtres, des recommandations et des mises en garde à l’adresse de la population, demandant aux personnes malintentionnées de renoncer à leurs noirs desseins.

Aux mânes des ancêtres et aux génies invoqués, on sollicite prospérité économique et accroissement démographique sans oublier la santé par l’éloignement de tous les esprits maléfiques.
La tournée effectuée, un signal est donné et c’est le début d’un tintamarre (produit par des coups sur la porte) rythmé par le cri de « LUE A.O.O. » (malheur va t-en) qui continue jusqu’ au petit matin.
C’est après quoi, l’on se rend à la rivière sacrée KPORU pour le bain rituel en compagnie du responsable du culte au génie, par groupe de famille (quartier).

La ceremonie du Dipri
Les AWRIS, descendants de BIAKO ASSOUMAN sont les derniers à prendre le bain. Là est célébré le culte, fait d’invocation, de libations et dons. Le culte terminé, les participants se lavent la figure, s’aspergent d’eau et se tatouent le corps de kaolin pris à la rivière.

NB : le kaolin n’apparaît que le jour du Dipri.
Après le bain, c’est le retour au village fait de chants invocateurs et de transes.

Le retour de riviere de la famille edimanbosso

Les femmes et les jeunes reviennent avec les canaris d’eau et du kaolin pour ceux qui n’ont pu effectuer le déplacement. A la maison, chaque chef de famille fait des invocations et des libations qui mettent fin au culte religieux.

Les fondements religieux du Dipri sont représentés par l’eau, le kaolin et la tenue blanche. L’eau et le kaolin sont les éléments fondamentaux du culte. L’eau ou le bain enlève les impuretés, la souillure. Le kaolin blanc et le linge blanc sont le signe de la propreté, d’une nouvelle pureté. C’ est pourquoi le Dipri constitue, une cérémonie de purification et de renaissance, une cérémonie de remise en cause et de dépassement de soi, une cérémonie de renoncement et de recommencement marquée par une réconciliation avec soi-même et avec les autres.

C’est le reflet d’un cycle qui s’achève et d’un autre qui commence. Il symbolise la fin d’une année et le début d’une autre. C’ est pourquoi la manifestation se situe à la fin de la grande saison sèche et au début de la grande saison des pluies (Avril). Le Dipri se célèbre un jour de « SOUSSOU » troisième jour dans le calendrier Abidji qui compte six jours. L’aspect magique du Dipri apparaît dès le retour de la rivière.

En effet, dès le retour de la rivière, certaines âmes sensibles, prises par la mélodie des chants et rythme lointain des tam-tams sont gagnées par la transe.
La foule revenant de la rivière s’étire progressivement vers les villages gagnés par le KPON. La lucidité qui a prévalu au départ à la rivière contraste avec les convulsions et la transe du retour qui aboutit à une hystérie collective.

Le grand tam-tam parleur « Dô » de Oyorokpo
Parvenue au village, la foule s’éparpille à travers les artères. C’est à ce moment que les SEKEPOUENE « sélectionnés » par quartier retournent à la cour familiale pour se »préparer » avant de revenir sur la place publique. Une fois prêts, ces derniers sortent avec leur couteau dont ils se piquent et se transpercent le ventre, cassent des œufs, en boivent le contenu, frottent la plaie d’une mixture d’herbes, d’œuf et de kaolin pour l’amener à se cicatriser. Les KPONPOUENE continuent leurs convulsions, se précipitent dans la foule, contre des « obstacles » ou par terre jusqu’ à ce que le pouvoir les quitte. Une accalmie est observée lorsque le soleil est au zénith aux environs de midi.

Dans l’après-midi, les exhibitions individuelles sont suivies de la compétition occulte collective entre les deux parties du village (le haut contre le bas).
Les KPONPOUENE et surtout les SEKEPOUENE du haut sont les premiers à recevoir ceux du bas pour l’affrontement magique. Une ligne sur le sol constitue une véritable tranchée difficile à franchir. Un peu de salive ou de l’urine répandue sur le sol représente symboliquement une vaste étendue d’eau.
Une brindille symbolise des broussailles impénétrables.

Un canari avec braises représente un grand brasier.
Ces différents pièges sont symboles de l’exercice de la puissance. Il appartient aux SEKEPOUENE du camp opposé d’élaborer des stratégies pour les franchir. Après le passage de ceux du Bas, c’est au tour de ceux du Haut de descendre l’artère principale du village pour affronter les pièges posés par ceux du Bas.

Après ces démonstrations de puissance, deux groupes de danseurs venant en sens opposé se rencontrent au milieu du village et lancent les bâtons qu’ ils tiennent en l’ air. Les danseurs se dispersent aussitôt avant que les bâtons ne retombent sur terre. Malheur à celui qui recevra sur sa tête un bâton.

Une fête mystique
C’est le dernier rite du DIPRI qui prend ainsi fin.
L’affluence humaine, surtout le retour des fils de la diaspora, les cérémonies rituelles de groupe et les manifestations magiques concourent à l’affirmation du fondement social du Dipri.
Le Dipri, en même temps qu’il réconcilie les vivants avec les morts et les génies, contribue à recréer au sein de toute la communauté l’unité et la cohésion nécessaire à sa sécurité et à sa survie.
C’est pour toutes ces raisons que le GOMONAIS tient à son Dipri et pérennise ainsi son culte de générations en générations.