L’«atovlè» en pays baoulé – Une pratique en voie de disparition

Chez les akans, précisément en pays baoulé, il existe une pratique appelée "atovlè " qui s'applique aux jeunes filles de 15 à 25 ans, en âge de mariage. Il signifie aisance, noblesse. Mais cette pratique est aujourd'hui inexistante chez ce groupe.

Il faut dire que l’ « atovlè » est une pratique ancienne qui date de la période pré –coloniale et qui a existé durant les premières années de notre indépendance. Les normes sont très strictes et suivies à la lettre par les parents de celle qui doit être donnée en mariage. Quand une jeune fille est choisie comme « atovlè » dans une famille, elle est traitée comme une reine. Les parents s’arrangent de sorte qu’elle soit toujours propre, bien habillée en tenue traditionnelle avec des parures en or, le temps que le mariage soit célébré et qu’elle regagne son foyer conjugal.

Le mariage « atovlè » ou mariage des nobles
Le mariage « atovlè » est sanctionné par des transferts importants de poudre d’or et par des festivités onéreuses (consommation de bétail, de vin de palme etc.). En compensation, la famille de l’épouse renonce à tous ses droits sur cette dernière et sa descendance. L’ « atovlè bla » (femme marié) n’a pas le droit de retourner chez elle après le mariage, même pour une visite car ses libertés sont restreintes. A sa mort, elle doit être enterrée dans le village de son mari et il en est de même pour ses enfants. Mais, surtout l’ « atovlè » annule la capacité de mise en gage des oncles utérins et pour les neveux, la possibilité d’hériter de ces derniers. En contractant un tel mariage, un homme s’assure des droits sans partage sur ses propres enfants. Bien plus, de cette manière, il pourvoit aussi ses héritiers utérins qui, dans un contexte normal, auront de fortes chances d’échapper à leur autorité. En effet, une succession crée souvent ou toujours un état de crise fréquemment sanctionnée par des scissions, des changements d’allégeance et la création de nouveaux groupements sociaux. Mais les « atovlèba » (enfants issus d’un mariage) n’ont plus de parents maternels chez qui aller se réfugier s’ils ne s’entendent plus avec les héritiers de leur père. Le mariage « atovlè » n’était donc pas seulement une forme prestigieuse de mariage mais c’était aussi le moyen de créer autour de soi, un groupe social stable. Chez les peuples baoulé, l’idéal d’un homme baoulé est de garder auprès de lui non seulement ses propres enfants, mais encore, ceux de ses sœurs.

Les raisons de la disparition du mariage « atovlè »
Les peuples baoulé disent que c’est l’administration coloniale qui a interdit l »‘atovlè ». Mais en fait, lors de certaines recherches de parentés, on s’en aperçu que cette forme de mariage a disparu avant même la conquête coloniale et coïncidait manifestement avec la guerre de Samori. Cependant, le mariage « atovlè » a disparu du fait de la restriction de la liberté de l’épouse et du mode d’héritage. Mais les raisons de cette disparition sont sans doute multiples. Pourtant, à notre sens, il faut en retenir deux qui nous ont semblé essentielles : d’une part, l’augmentation du volume de la richesse et sa diffusion et d’autre part, l’afflux de captifs et de réfugiés Tagouana et Djimini et bien d’autres peuples au cours de la guerre de Samori. Les baoulé se sont tournés vers le mariage ordinaire qui offre plus de liberté à la femme qui peut faire du commerce ou autre chose pour une émancipation financière et sociale.

Le mariage ordinaire ou de l’Homme baoulé en général
Le mariage ordinaire concerne tous les autres membres de la structure sociale du peuple baoulé. Ce type de mariage est beaucoup plus simple et demande moins de prestation. La femme conserve ses attaches avec sa famille. L’héritage est ici de type matrilinéaire. Le mariage en pays baoulé est basé sur la pratique de l’exogamie. C’est-à-dire que les conjoints doivent appartenir à des « akpasua » (même tribu). La polygamie est également admise et très fréquente. La femme rejoint son mari, mais appartient toujours à son « akpasua » d’origine. La société baoulé est matrilinéaire et patri- locale. Autrefois, pour conserver toute la descendance dans un « akpasua », il arrivait qu’on donne à épouser à l’enfant un fils ou une fille des esclaves de ce lignage. Seulement, c’était une démarche très lente qui était fréquemment inaugurée par une grossesse. C’est la grossesse qui oblige au mariage. Ou bien il faut que des démarches officielles aient déjà été faites auprès des parents de la fille. Alors que les partenaires des fiançailles pré-pubertaires s’appellent l’un et l’autre mi wu (mon époux) et mi yi (mon épouse) avant même que le mariage n’ait été consommé. Lorsque, une fille est devenue pubère, on la  » lave ». On lui dit en lui donnant un cache-sexe neuf que maintenant  » elle a grandi » et qu’elle peut avoir des rapports avec un homme et que si elle fait un enfant, il pourra être gardé.

Les types de mariage en disparition chez les baoulé
Depuis la conquête coloniale, les mariages qui se faisaient entre familles éloignées sont liés à l’artisanat passager. Les artisans baoulé (les tisserands, les orfèvres et autrefois, les teinturiers et les forgerons etc.) se déplaçaient ainsi de village en village proposant leurs produits finis ou de travailler à la commande. Il a beaucoup de commandes, s’il reste longtemps dans le même village. Ainsi il augmente ses chances de trouver une fiancée. Si cette dernière arrive à tomber enceinte, il faudra qu’il l’épouse. Les unions télégamiques, aujourd’hui ne sont plus forcées comme dans le contexte colonial. Elles ne présentent quelques intérêts, pour celui qui les contracte, que s’il est d’un statut supérieur à celui de ses beaux frères. Toutefois, chez certains sous groupes baoulé, le mariage télégamique est en voie de disparition. Pour certains, ce peuple a connu déjà trop d’interpénétration culturelle et doit faire face au mariage avec les étrangers. Bien que toutes les conditions du mariage ordinaire soient remplies, il peut arriver que la femme ne rejoigne jamais le domicile de son époux, elle reste chez son frère et y élève ses enfants sur lesquels le père n’aura jamais que des droits théoriques. C’est ainsi que les choses se passaient pour les sœurs des nobles agba (baoulé de Bocanda, Dimbokro) lorsqu’elles ne se mariaient pas en « atovlè’,’ mais selon les règles du mariage ordinaire, avec des hommes de statut inférieur. Encore convient-il d’ajouter que bon nombre des mariages urbains sont des unions interethniques (l’agamie de type moderne). Lorsque l’homme voudra retourner chez lui, la femme ne le suivra pas. Elle partira de son côté dans son propre village, en emmenant ses enfants avec elle. Alors que les femmes baoulé sont toujours prêtes à se marier avec des étrangers, les hommes baoulé, pour leur part, manifestent beaucoup de répulsion à l’égard des unions interethniques. II s’agit, bien entendu, du contexte actuel ; car il semble que dans le contexte précolonial, il ait existé des traditions de mariage interethnique de la part des hommes. Pour notre part, nous les avons relevées que dans la tribu ahaly, à l’est de Bouaké, actuellement sous-préfecture de Brobo. Il semblerait que les ahaly dans le contexte colonial, allaient prendre des femmes chez les Tagbana, les Djimini, les « Dioula ». Ceci à notre sens, tient à deux raisons : tout d’abord à des affinités culturelles et en second lieu, les ahaly étaient relativement pauvres et les mariages qu’ils contractaient avec les femmes de ces populations du groupe sénoufo étaient pour eux, l’équivalent du mariage « atovlè », en ce sens que la femme ne retournait pas chez les siens et que l’homme exerçait des droits sans partage sur sa filiation. Certes, on donnait un peu d’or, mais surtout, avant de rentrer chez soi avec la femme, on fournissait des prestations de travail qui pouvaient se prolonger durant deux ou trois ans. Aujourd’hui, chacun est libre de faire un mariage où il se sentira mieux sans la pression des parents. Même si au départ, les parents s’opposent, ils arrivent à comprendre en fin de compte, que l’époque de la colonisation est passée.

Source: Le Mandat
Adèle Kouadio
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