La société Dan et Wè: Une vie religieuse et mystique intense

Dans la société Dan et Wè, la vie est toute empreinte d'une soumission totale aux mânes des ancêtres et aux génies, puissances surnaturelles dotées d'immenses pouvoirs et censées détenir le destin des hommes. Ces génies, incarnés par des masques, occupent les premières places du panthéon.

Pour «vivre bien», il faut s’attacher les services et les faveurs de maintes divinités. Le résultat est l’omniprésence du culte des masques assorti de nombreux interdits.

Ce culte des masques et les différents systèmes des interdits, d’éducation et de relations contribuent à des degrés et à des niveaux divers a ‘fonder l’ordre et à maintenir la paix. Dans cette société marquée par la psychose de la guerre, la paix est une valeur sacrée et le contrôle de l’ordre social constitue le moteur principal des activités magico-religieuses.

Le masque, c’est d’abord et avant tout, quelque chose de secret, de divin, de non exposable et de non-explicable aux non-initiés. C’est un Esprit, une puissance médiatrice entre les forces de la nature et les hommes. Le masque est pour les Dan et les Wè ce qu’est le Pôro pour les Sénoufo. C’est dire que c’est un « fait social total » c’est-à-dire l’élément catalyseur, centripète vers lequel tendent toutes les actions rituelles, religieuses, sacrées et culturelles. Par la solidarité de ses structures, le culte des masques est presque une psychose. Il s’impose à tous et à tout. Nul ne peut réfuter les dires des masques et leur jugement est sans appel. Mais, l’initiation aux masques est réservée à un nombre restreint de personnes et est plus une contrainte pour la majorité.

Dans le domaine religieux, les masques jouent un rôle à la fois de protecteur et de propitiatoire. Leur fonction de protecteur, ils l’exercent par l’intermédiaire de multiples «médicaments» et «fétiches» : protection de la maladie, de la sorcellerie, du désordre social etc. Leur fonction de propitiatoire, ils l’assurent en tant que médiateurs entre le monde des génies et la communauté des hommes. Ils interviennent notamment dans les rites de conjuration des puissances chthoniennes. Ils interviennent aussi dans les cérémonies d’initiation, dans les rites liés à la naissance et à la mort.

Au plan juridique, les masques règlent en dernière instance et en dernier recours, les litiges qui opposent les familles, les villages ou les tribus. Leurs décisions sont irrévocables.

Au plan politique, Les masques donnent des directives aux «sages» pour la saine gestion de la communauté. Ils assurent la sécurité des villages et se chargent d’informer les villageois sur les grandes orientations et les stratégies du système politique traditionnel.

Au plan économique, les masques veillent au bon déroulement des semailles et des récoltes. Ils interviennent pour conjurer les puissances chthoniennes afin de prévenir ou arrêter les calamités naturelles qui peuvent bouleverser les données de la vie agricole et menacer par conséquent, la survie de la communauté.

Dans le domaine ludique enfin, les fêtes et jeux populaires voient encore les masques apporter leur concours aux hommes par la danse, le chant, les jeux et les courses.

On distingue plusieurs types de masques selon leur fonction.

1- Les masques sacrés : ce sont les plus importants dans le panthéon car ils abritent l’esprit d’ancêtres particulièrement puissants ou une divinité de premier plan. Ils ne se manifestent pas au public de façon vulgaire. Ils sont tenus en profond respect et ne sortent que pour des grandes occasions. Leurs décisions s’imposent à tous et aux autres masques.

2- Les masques guerriers : leur existence n’est pas fortuite. Elle est même logique dans une telle société marquée par la psychose de la guerre. Ils sont extrêmement vénérés car ils incarnent la force, la puissance et le courage des ancêtres guerriers. Leur présence éveille et maintient le patriotisme. Autrefois, en cas de guerre, c’est à eux qu’on recourait pour les stratégies et plans d’attaque.

3- Les masques de réjouissance : l’Ouest de la Côte d’Ivoire est réputé pour ses artistes danseurs, jongleurs, sculpteurs, charmeurs de serpents, etc. Les masques de réjouissance ont contribué à établir cette réputation flatteuse. Leur rôle est de créer l’ambiance, amuser le public et faire oublier les soucis. Ils sortent à l’occasion des fêtes (baptêmes, mariages, circoncision … ) et autres cérémonies rituelles (intronisations, fins de récolte…) ils se distinguent des autres masques par leur belle esthétique.

4- Les masques gendarmes : ils sont commis au service d’ordre ou à la surveillance de certains services d’utilité publique.

Comme on le constate, les masques imprègnent profondément la vie des individus. La soumission totale au sacré et au mystique fait que les individus ne se sentent pas entièrement responsables des initiatives qu’ils prennent, des travaux qu’ils réalisent ni des résultats qu’ils escomptent. Il y a comme une dilution du sens de la responsabilité du plus grand nombre au profit d’une minorité initiée (vieux sages et interprètes masques) qui utilise à l’évidence, l’ascendant moral considérable des masques pour maintenir leur autorité et leurs prérogatives.

Le résultat est qu’on se trouve en face d’une société presque figée :

– figée au premier niveau par la psychose de la guerre : l’organisation sociale l’atteste : forte structuration de la société, contrôle social contraignant, éducation spartiate, alliances recherchées et entretenues avec soin, équilibre coopératif entre groupe, etc. L’occupation et l’organisation de l’espace ne sont pas en reste. Elles sont quasi militaires : dispersion de l’habitat (autrefois au sommet des montagnes, aujourd’hui dans les plaines et vallées … conception même de l’habitat en termes de «repli défensif » (cases rondes à toit conique descendant jusqu’au sol, ouverture minuscule en guise d’entrée, aucune fenêtre)

– figée au second niveau par des structures et institutions qui ne favorisent pas l’initiative individuelle. En effet, au niveau de la famille, l’organisation du pouvoir ne permet que rarement l’émancipation de l’individu. Elle a pour particularité de prolonger la minorité des femmes et des jeunes ; ceux-ci restent sous une perpétuelle tutelle. La possibilité de commander est l’apanage des «vieux» et le privilège soigneusement gardé d’une oligarchie.

Pour atténuer le poids de cette organisation institutionnelle et se donner une compensation, l’individu jette son dévolu sur les fraternités ou groupes associatifs au sein desquels l’anonymat permet de s’assumer pleinement. Les associations de travail sont ainsi une institution en pays Yacouba.

Au terme de cette analyse une réalité s’impose : Le poids des traditions est encore important en pays Dan et Wè. Par des structures de contrôle assez rigides, les populations ont réussi à préserver leur patrimoine culturel au fil des ans. Les données du relief et le poids de ses traditions ont donné à la Région de l’Ouest une personnalité particulière en Côte d’Ivoire. Son complexe montagneux en a fait un monde peu connu et plein de mystère.

Mais ce qu’il faut souligner, c’est que les structures traditionnelles ne favorisent pas l’initiative individuelle. Le développement moderne de la région s’en ressent aujourd’hui. L’Ouest fait figure de la région forestière la moins riche et la moins développée du pays. Et pourtant, elle possède maints atouts que certaines régions n’ont pas ou n’ont plus: sols riches, abondance de’ l’eau, population dense, potentialités touristiques énormes, etc.

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