L’histoire du peuple Wè

Les Wè ou Wèhon sont les populations communément, mais improprement, appelées Wobè et Guéré. Elles appartiennent au groupe krou qui comprend les Bété, les Dida, les Bakoué, les Niaboua, et les Kroumen.

Elles occupent, à l’ouest de la Côte d’Ivoire, les sous-préfectures de Facobly, Kouibly, Bangolo, Duékoué, Guiglo, Taï, Bloléquin et Toulépleu (situation administrativement 1980). Les Wobé et les Guéré sont, en réalité, un seul et unique peuple, qui se donne le nom de Wè. On retrouve les mêmes populations, sur la rive droite du fleuve Cavaly, au Libéria. Elles y ont reçu le nom de Khran. Essayons de rechercher l’origine du terme wè.

Le sociologue Alfred Schwartz a été le premier à proposer le terme wè pour désigner ceux que les colons français avaient enregistrer sous les termes Wobè et Guéré. Comme Alfred Schwart, nous nous sommes adressé à la tradition à la tradition orale pour connaître le vrai nom des peuples improprement appelés Wobè Guéré. Nos enquêtes personnelles sur le terrain confirment que les populations de cette région, qu’elles soient au Nord ou au sud se donnent le nom de Wè. Ce terme a-til une explication?

Parmi les explications avancées, il nous a paru plus logique de retenir l’explication donnée par la légende suivante qui nous a été rapportée par Mandé Georges du village de Kaadhé dans la sous-préfecture de Guiglo1: Il y a très longtemps, dans une région que l’on peut localiser dans le sud de l’actuelle République Populaire et Démocratique de Guinée, vivait un roi puissant et méchant. Ce roi, chaque fois qu’une de ses femmes donnait naissance à un enfant de sexe masculin, immolait un de ses notables.

Ce fameux monarque avait pour nom Guila Vogui. Une des femmes du monarque était sur le point d’accoucher, et si jamais elle donnait le jour à un petit prince, c’était le tour du notable Bhila Djomi de perdre la vie. Bhila Djomi, sentant approcher le jour funeste, prit une décision. Il réunit un conseil de famille et demanda à tous les siens de se préparer à fuir le roi cruel. Par une nuit noire, le notable et tous les siens quittèrent le village, emportant les provisions et les biens qu’ils pouvaient prendre. Son fils héritier, du nom de Wè Gnanpè, conduisait avec lui le lignage en fuite.

Après plusieurs jours de marche forcée, les provisions étaient épuisées. Ils étaient au pays du roi yacouba, Dan Zogoin. Bila Djomi a demandé et obtenu l’hospitalité du chef Yacouba. Ce dernier leur a offert de la place pour s’installer et des terres pour leurs cultures. Les deux communautés vivaient en si bonne entente que Wè Gnanpè a été nommé chef de l’armée de Dan Zogoin. Il a conquis des territoires et des biens pour ce roi. Après la mort de Bhila Djomi, Wè lui a succédé en tant que chef du lignage.

A la mort de Dan Zogoin, Wè voulut s’emparer du pouvoir et devenir l’unique chef des Yacouba et des siens. Ce fut l’occasion d’une guerre dont les Yacouba, plus nombreux sortirent victorieux. Wè Gnanpè fut chassé avec les siens. Ils reprirent leur migration vers le sud à la recherche de nouvelles terres. Wè étant leur chef, ils sont alors connus sous le nom de Wègnon :des gens de Wè ou Wè tout simplement. Les descendants du lignage ont gardé le nom de celui qui a conduit leur migration depuis le pays de Guila Vogui jusqu’aux rives du fleuve Sassandra.

Les Wè situent la première région habitée par eux, après qu’ils furent chassés du pays yacouba, dans la zone qui englobe actuellement Séguèla, Man et Vavoua. D’après cette tradition orale, la migration des Wè se serait faite du Nord vers le sud. Les Wè, quelle que soit leur position géographique actuelle, affirment être venus d’une région qu’ils appellent Gan ya. Gnan ya est un nom composé qui veut dire : sur le Gnan ; Que pouvait être Gnan ? Etait-ce une montagne, une colline ? Nos investigations n’ont pas permis d’élucider la question. La tradition orale fait venir les Wè du Nord. Cette affirmation est confirmée par les résultats des recherches des historiens Yves Person et Christophe Wondji sur les mouvements des populations de la côte ouest africaine. D’après ces éminents historiens, cette région a été soumise à des bouleversements migratoires du XVe siècle à la fin du XIXe siècle. Les guerres mandingues du XVIe au XVIIe siècle provoquèrent les premières migrations Nord-Sud.

Puis l’éclatement de l’empire Ashanti d’Ossei Toutou au XVIIIe siècle est responsable des poussées successives qui déplacèrent certains peuples de proche en proche depuis la Comoé jusqu’au Cavaly. Les Wè ont subi les contrecoups de ces migrations. Les guerres entre les clans et fédérations de clans wè ont été responsables de divers mouvements migratoires. La stabilisation ne s’est réalisée qu’après la mise en place définitive de l’administration coloniale française. Du point de vue de l’organisation sociale, avant l’arrivée des Français, les Wè avaient mis en place une société lignagère exogamique, à filiation patrilinéaire. Les lignages ou tchè sont à la fois unités politiques et économiques. Ils se regroupent en clans, qui, à leur tour, s’assemblent en fédérations ou bloé que Alfred Schwartz a qualifiées de guerrières mais qui ne sont pas que guerrières. Ces fédérations sont fondées aussi sur une communauté dialectale, et des échanges matrimoniaux.

L’administration française a donné le nom de canton à ces fédérations. La cellule villageoise est autonome et la vie des membres du lignage est entièrement soumise aux institutions sacrées. Selon les clans, ce sont les kwi, les panthères ou les glaé qui gouvernent. Toutes ces sociétés d’initiation sont sous la haute autorité des anciens. Au plan économique les Wè pratiquaient une économie d’autosubsistance fondée sur la division sexuelle du travail : les hommes défrichaient, abattaient les arbres et mettaient le feu à la végétation séchée. Les femmes semaient, enlevaient les mauvaises herbes. Ensemble, hommes et femmes récoltaient le riz, (principale culture de la région). Les hommes pratiquaient la chasse tandis que les femmes s’étaient spécialisées dans la pêche. Les deux sexes se partageaient le travail artisanal : les hommes forgeaient le fer et faisaient couler le bronze, ils sculptaient le bois, fabriquaient les nattes, les sièges tandis que les femmes s’étaient spécialisées dans la céramique. Le commerce était l’apanage des seuls hommes. En effet, tout déplacement dans une nature vierge de toute infrastructure routière étaient dangereux. Les Néyo au sud, les Dan, et les Malinké au nord étaient les peuples avec lesquels les Wè échangeaient le plus. Enfin, du point de vue de leur croyance, les Wè croient en l’existence d’un Dieu unique, créateur de toute chose. Ils lui donnent le nom de Gnonsoa dans le sud et Guéla ou Kéla dans le Nord. Ce dieu n’a ni forme particulière, ni couleur, ni sexe, il est invisible. Source de vie, il n’entre pas en contact direct avec l’homme. C’est ce qui explique qu’aucun culte ne lui est consacré en particulier. Il ne peut donc être abordé qu’au moyen de médiateurs qu’il a lui-même créés.

Les glaé, les kwi et les panthères sont ces médiateurs qui mettent l’homme en communion avec les ancêtres et Dieu. Mandé Georges : au moment de notre entretien avec Mandé Georges, il devait avoir 65 ans. Mandé Georges avait des cahiers où il avait consigné les informations qu’il avait recueilli auprès des anciens.

Propos formulés par l’ Honorable Angèle Gnonsoa

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