L’art baoulé, de l’esthétique au spirituel

Le baoulé est un peuple qui croit en un Dieu créateur "Nyamien", intangible et inaccessible mais il croit aussi aux esprits ou "amuen", dotés de pouvoirs surnaturels. Son art se vit au quotidien et est indissociable des croyances spirituelles.

Le mystère des rituels
Le monde réel est l’opposé du monde spirituel (blôlô) d’où viennent les âmes à la naissance et où elles retourneront à leur mort. La religion est fondée sur l’idée de la mort et de l’immortalité de l’âme. Les ancêtres font l’objet d’un culte mais ne sont pas représentés. Autrefois, une mort n’était jamais considérée comme naturelle : aussi, était-il nécessaire d’en démasquer le responsable. Au cours du rituel, deux hommes portaient le cadavre sur leur tête : guidés par les esprits, les pieds du mort venaient heurter le coupable qui subissait alors l’épreuve du poison. Le double du défunt devant vivre une autre vie, on lui sacrifiait des femmes et des esclaves s’il était un notable. Les rituels évoluent : la création d’un nouveau culte peut être décidée à la suite d’un rêve ou d’une crise de possession pendant lesquels l’esprit se révèle et explique à  » l’élu « , le rituel, les règles et les objets qu’il lui faut acquérir ou fabriquer, en spécifiant la coiffure, l’âge, la posture et les scarifications, s’il s’agit d’une statuette.

Le pouvoir des sculptures et des masques
Les sculptures en bois et les masques permettent un contact plus étroit avec le monde surnaturel. Les figures baoulé répondent à deux types de dévotion : les unes représentent l’époux ou l’épouse  » spirituel(le)  » qui, pour être apaisé(e), exige la création d’un autel dans la case personnelle de l’individu. Un homme possédera son épouse « blôlô bla » et une femme, son époux « blôlô bian », qu’ils emporteront dans tous leurs déplacements. Les autres figures sont sculptées pour abriter les esprits naturels (asiè oussou). Les masques correspondent à trois types de danses : le « gba gba », le « bonou amuen » et le « goli ». Ils ne représentent jamais des ancêtres et sont toujours portés par des hommes. D’origine gouro, « le gba gba » est employé aux funérailles de femmes pendant la saison des récoltes. Il célèbre la beauté et l’âge, d’où la finesse de ses traits. Le masque double représente le mariage du soleil et de la lune ou des jumeaux, dont la naissance est toujours un bon signe. Le « bonu amuen » protège le village de menaces extérieures ; il oblige les femmes à une certaine discipline et apparaît aux commémorations des morts des notables. Les esprits de la brousse ont leurs propres sanctuaires où ils reçoivent des sacrifices. Lorsqu’ils interviennent dans la vie communautaire, ils prennent la forme d’un heaume en bois représentant un buffle ou une antilope et sont portés avec des costumes en fibre de raphia, des bracelets de chevilles en métal ; le museau comporte des dents qui incarnent la force de l’animal féroce qui doit les défendre. Le « goli » de forme ronde,  » lunaire « , très caractéristique, est surmonté de deux cornes. Célébrant la paix et la joie, on y chantait, dansait et buvait du vin de palme. Dans la procession, ce masque précédait les quatre groupes de danseurs et représentait les jeunes adolescents. Il sortait à l’occasion de la nouvelle récolte, de la visite de dignitaires ou des funérailles de notables.

Un art caché
Chez les baoulé, la notion d’objet d’art n’existe pas. L’aspect matériel, sa forme, sa couleur, sa matière, si cher aux ethnologues n’est qu’accessoire. Seule la valeur de rite et de sacré de l’objet compte. Les baoulé attribuent de grands pouvoirs à leurs œuvres relégués au rang de superstitions dans la culture occidentale. Chaque œuvre incarne un esprit, qu’il faut regarder ou pas, craindre ou admirer, mais dans tous les cas, cacher aux regards de la foule lorsqu’elle se trouve en situation normale. On la recouvre d’un tissu, on la dissimule dans la brousse. Aux antipodes donc de la conception occidentale qui expose l’objet d’art dans les musées, sous des vitrines. Cette part invisible de la statue, du masque, est aussi réelle, tangible que la part  » visible « , matérielle de l’objet. Ainsi, Susan Vogel nous fait découvrir les différentes manières de  » regarder  » et de  » voir  » les objets selon l’expérience baoulé : l’art admiré (danses de masques et représentation de divertissement ; l’art entrevu (les œuvres trop sacrées ou terribles pour être vues de près) : l’art regardé à la dérobée (sculptures dédiées aux autels personnels et conservées dans les pièces privées) ; l’art visible (conçu pour la décoration et la révélation des talents). Ce sont entre autres, les nombreux témoignages des baoulés sur leur conception de l’art. Comme celui de Teki Kouakou qui explique comment sa femme de l’au-delà (blôlô bla), incarnée par une sculpture améliore sa vie : « Elle est dans ma maison… C’est ma femme. Elle est quelque chose que je dois cacher. Celle qui est ici dehors (dans le monde visible), c’est celle que je montre à mon père  » voilà ma femme « . L’autre, je la cache. Elle me donne du bonheur et c’est ce bonheur que je donne à la seconde (la femme terrestre) qui est ici ». Comme on le voit, les objets d’art que certaines personnes utilisent comme objets de décoration, incarnent chez le peuple baoulé, une valeur ancestrale.

Adèle Kouadio

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