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Le mariage en pays Palaka

Les Palaka sont un sous-groupe ethnique du grand groupe Senoufo. Ils sont essentiellement dans le canton éponyme, situé dans le département de Ferkessédougou, à environ 8 kilomètres de cette ville. Le canton est composé de 35 villages, deux sous-préfectures (Togoniéré et Koumbala) et une commune (Koumbala).

Considéré comme l’un des mariages les plus compliqués et l’un des plus contraignants en pays Senoufo, le mariage Palaka est tout de même un ensemble de règles qui aboutissent tous à un seul but à savoir le respect scrupuleux d’un contrat social et de confiance établis entre deux individus, deux familles, parfois deux villages.

Incursion au cœur du pays Palaka pour comprendre les rites, la célébration et les leçons de vie de ce mariage très peu ordinaire.

La période des démarcheurs et le début des fiançailles

Comme dans tous les mariages, des démarcheurs sont commis afin de faire la navette entre les deux familles, celle de la jeune fille et celle du prétendant.

Les démarcheurs sont généralement les « Logon » (un autre sous-groupe Senoufo) du fait des liens ancestraux qu’ils ont avec les Palaka. Ils sont beaucoup installés dans le canton. Ainsi, ils entrent en scène dès que le prétendant et la promise sont plus ou moins prêts.

« D’abord, nous informons les parents que nous sommes les envoyés du prétendant. Dans la foulée, nous déclarons les intentions de mariage du prétendant », explique Sanogo Yacouba, un Logon et grand démarcheur.

A ce stade, la famille de la jeune fille prend acte sans donner son accord définitif, dit Sanogo Yacouba et quelque jours après, ils retournent vers les parents de la jeune fille qui leur diront « qu’ils vont se concerter à partir de notre deuxième visite ».

Pendant tout ce temps, la jeune fille est chez son prétendant mais elle ne couche pas avec lui. Et c’est à partir de la troisième visite des démarcheurs que tous les membres de la famille de la promise se réunissent et définissent les conditions matérielles pour le mariage. Ce qui équivaut à un accord tacite. Mais selon Sanogo Yacouba, il peut arriver que la famille refuse catégoriquement leur fille au jeune homme.

« Cela est très rare mais si cela arrive, c’est que le jeune homme aurait fait vraiment quelque chose de très grave », précise le démarcheur.

Selon le chef de terre de Togoniéré, Ouattara Nambreye Moussa, il faut faire une différence entre le mariage Palaka célébré dans les temps anciens et celui célébré aujourd’hui.

« Le prétendant, pour parler du mariage originel Palaka, commence par aider les parents de la jeune fille sur une certaine période, dans les travaux champêtres. Cela après qu’il ait identifié la jeune fille et signalé ses intentions de l’épouser », précise le doyen Ouattara.

Si la jeune fille n’est pas en âge de se marier, un accord de principe est donné par ses parents jusqu’à ce qu’elle soit prête. Pendant tout ce temps, le prétendant continue de cultiver les champs de ses futurs beaux-parents. À la fin des travaux champêtres et selon que la jeune fille soit en âge de se marier, elle déménage chez son fiancé

La dot, une étape aussi importante dans le processus

Les démarcheurs rapportent donc les exigences des parents de la fille à ceux du prétendant. Généralement ces exigences dépendent de la qualité de la jeune fille.

« Si c’est une fille biologique, le prétendant donne deux à trois poulets à sacrifier et un gros cabri bien engraissé. Si c’est une fille adoptive (à l’origine, il s’agissait des filles captives ou esclaves), il faut plus de trois poulets à sacrifier et un gros cabri », a affirmé le négociateur, sans expliquer le pourquoi de cette différence.

Ouattara Fako, promoteur culturel et fils du canton, renchérit en affirmant que « la fille ayant déménagé chez ses futurs beaux-parents peut y rester pendant deux à trois ans après l’accord tacite de ses parents mais le mariage n’est pas encore conclu ».

Selon ce promoteur culturel, le cabri demandé par les parents est immolé et avec les poulets. La laisse du cabri est mise dans la cage des poulets et ramenée au village. Ainsi, la fiancée est considérée comme acquise, les vieilles femmes de sa belle-famille exultent et entonnent des chants de victoire.

Le « Yigala » ou le pacte à vie

Le Yigala est la finalisation du mariage, il est matérialisé par la célébration festive du mariage Palaka. En plus de ce qui avait été demandé au prétendant lors de la dot, il lui est demandé cette fois-ci de donner des ustensiles de cuisine, un certain nombre de cauris, des ignames et d’autres types de produits vivriers. Ainsi, le mariage est définitivement scellé.

Avant cela, le cabri du mariage est immolé et la viande distribuée à tous les membres de la famille de la jeune fille.

« Quel que soit le lieu où il se trouve, en Côte d’Ivoire ou partout dans le monde, chaque membre devra goûter ne serait-ce qu’un très petit morceau de la viande de ce cabri du mariage », affirme le chef de terre de Togoniéré, Ouattara Nambreye Moussa.

Selon Nambreye Moussa, après ce partage de viande, le Yigala est scellé avec d’autres rituels. Cela sans oublier de sceller aussi le « Gblamga ».

« C’est un objet en forme de nœud pour attacher le bois de chauffe rapporté des champs. Il est fabriqué pour symboliser l’union sacrée entre les époux et est accroché dans la maison des parents de la jeune fille après la célébration du mariage. Il n’est décroché qu’au décès de celle-ci et est mis devant son cercueil jusqu’au cimetière », explique Sanogo Zoumana, un autre démarcheur.

Cet objet est accroché dans la maison de toutes les femmes Palaka mariées. Il a aussi des fonctions mystiques qui n’ont pas été expliquées.

Avec le Yigala, le mariage Palaka n’admet pas le divorce, quelles qu’en soient les raisons des discordes entre les conjoints.

« A partir du Yigala, la femme appartient à son mari, celle-ci ne peut quitter cette union. Même si elle a de bonnes raisons de détester son mari, elle lui appartient définitivement. Et si elle quitte le foyer pour aller s’installer ailleurs avec n’importe qui, tous les enfants issus de cette relation illégale appartiendront à son véritable mari, c’est-à-dire le premier. Et si d’aventure, quelqu’un viendrait à réclamer ces enfants, celui-ci risque la mort ou la mort prématurée de tous ces enfants », explique Sanogo Yacouba, le démarcheur logon du mariage Palaka.

Selon lui, quels que soient les défauts, les fautes, les erreurs commises par la femme, l’homme ne pourra jamais la répudier. S’il le fait, quel que soit le temps qu’elle fera dehors et le nombre d’enfants fait en dehors du foyer, au décès de la femme, il est obligé d’organiser ses obsèques et de l’enterrer dignement. S’il refuse, il encourt de graves conséquences qui vont jusqu’à la mort. Et si l’homme décède, la femme est obligée de rester dans la famille de son mari défunt car elle appartient définitivement à cette famille.

« Le Yigala n’est pas un jeu, ce n’est pas de l’amusement, c’est la matérialisation d’un pacte d’honneur car l’honneur nous est très cher et le mariage est un mélange de sang et d’esprit. Ce qui fait la vie, donc on ne joue pas avec cela », explique le chef de terre de Togoniéré.

Le soir, on sort le balafon accompagné du “tchapalo”, boisson des cérémonies et des festivités en pays Senoufo. Les mariés et tous les convives dansent et boivent jusqu’au petit matin. Pour bien faire les choses, généralement le mariage Palaka se célèbre après les périodes de récolte afin que le prétendant soit à l’aise face à toutes les demandes financières de ses futurs beaux-parents.

Le regard des jeunes sur le Yagala aujourd’hui

Approchés, plusieurs jeunes Palaka rechignent aujourd’hui à s’engager dans ce type de mariage avec leurs compagnes ou fiancées. Ils trouvent que le mariage Palaka n’est plus adapté aux réalités actuelles. Pour eux, ce rituel ne saurait cadrer avec l’évolution du monde actuel.

« Le mariage Palaka nous semble aujourd’hui une espèce de prison dans laquelle l’homme et la femme risquent de se faire du mal sans même faire exprès », affirme Soro S., jeune Palaka, employé au conseil régional du Tchologo.

Comme lui, d’autres jeunes ayant préféré garder l’anonymat, estiment que toutes les pratiques culturelles doivent être dynamiques et s’adapter aux exigences sociales actuelles. La parade trouvée donc par ces jeunes pour éviter le mariage Palaka, est de s’engager dans des mariages religieux selon leur credo et attendre au soir de leur vie pour célébrer le « Yigala », le mariage Palaka. Ils pensent qu’ils auront fini « en ce moment, de faire face à tous les défis de la vie ».

Les vieux regrettent que les jeunes n’arrivent plus à percevoir la portée sociale de ce mariage car comme, le disent les démarcheurs du mariage Palaka et le chef de terre de Togoniéré. Lorsqu’on voit comment le mariage à proprement parlé est galvaudé de nos jours, les jeunes qui sont dans la débauche, les enfants de rue, l’irrespect de la parole donnée et tous les autres travers liés aux unions entre homme et femme, on a encore beaucoup de raison de penser que le mariage Palaka peut s’avérer encore être un bouclier contre lesdits travers, estiment-ils.

En définitive, on assiste plus ou moins à une confrontation d’idées générationnelles. En tout état de cause, le mariage Palaka ne saurait disparaitre car faisant partie intégrante de la culture Senoufo, grand groupe ethnique auquel appartient ce brave peuple de cultivateurs. Il appartient alors au vaste patrimoine culturel de la Côte d’Ivoire et au ministère en charge de la Culture de le protéger contre toutes les tentations de notre société exagérément occidentalisée.

Source: AIP (KONE Inza, Correspondant AIP Ferkessédougou)

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