Les singes sacrés de Soko (2ème version )

Soko est un village Nafana, l'une des nombreuses ethnies qu'on dénombre dans la région cosmopolite de Bondoukou. Les Nafana de Soko, contrairement aux Abron qui ont adopté le Kulango comme langue maternelle, ont conservé leur langue, le Nafana. Au point de vue linguistique, Soko serait la déformation du mot "Solokolo" qui veut dire littéralement : " le chemin des éléphants".

Selon les vieux de Soko, le fondateur du village du nom de MéIô , étai t lui-même un grand chasseur d’éléphants (Solo). Ce serait donc au cours d’une partie de chasse aux éléphants que le vieux MéIô aurait découvert ce site abondamnent giboyeux et aurait alors pris la résolution d’y fonder son viIlage qui est devenu aujourd’hui Soko.

Partant de ce qui précède, on doit noter que « sur le chemin des éléphants » ce sont les singes (Gbalio) qui sont devenus sacrés et non pas les pachydermes eux-mêmes. Dans quel les circonstances cela serait-il arrivé ?

Selon les traditionnistes de Soko, la sacralisation des singes « autochtones » remonte seulement au passage de Samory TOURE et de ses Sofa dans la région de Bondoukou. II est donc admis que la sacralisation des singes est postérieure à la création du viIlage par Mélô. En d’autres termes, notons que la sacralisation des singes à Soko, date de la fin du siècle dernier.

En effet, la légende dit que ce sont les habitants de Soko qui ont été transformés en singes par un féticheur du viIlage pour éviter les « massacres » de Samory TOURE. Mais une fois le danger écarté, le féticheur n’eut pas le temps de redonner la vie à ses concitoyens et il mourut. Après cette perte démographique, la population du village s’est progressivement réconstituée. Les descendants des habitants qui avaient été transformés, dans l’impossibilité de distinguer les singes sauvages de ceux qui sont leurs ancêtres ont décidé de sacraliser tous les singes qui se trouvent dans la petite forêt qui ceinture le village actuel de Soko. Les singes de Soko sont plus que sacrés car ils sont même des hommes, des frères et c’est pour cette raison qu’on les protège minutieusement. La réponse qui nous a été sèchement lancée quand nous avons osé poser la question de savoir si les habitants de Soko accepteraient de donner quelques singes pour les parcs zoologiques du pays témoigne de la relation intrinsèque qui Iie les habitants de Soko aux singes « autochtones ». II nous a été rétorqué en effet: « accepteriez-vous de parquer vos frères » ?

Ici comme aiIleurs, les singes sacrés sont densement concentrés dans les arbres d’une petite forêt noire qui par sa composition faunitique et floristique est une relique-témoin de ce que fut le biotope en des temps plus anciens. On est donc en droit de souligner avec force que le milieu d’habitation de la chose sacrée est aussi préservé par la tradition. La tradition interdit d’y chasser et d’y cultiver ce qui, sans aucun doute, aurait entraîné la destruction de l’équilibre du microécosystème. La forêt des singes est à son tour délimitée par une petite rivière que les habitants de Soko appellent M’gboulou. Cette rivière est aussi sacrée et de ce fait iI est interdit d’y pêcher, ce qui favorise la reproduction abondante du monde aquatique.

A la différence des autres villages, à Soko iI n’y a pas de famille chargée d’adorer les singes sacrés. Cette tâche revient à tout le viIlage. Ceci est peut-être dû au fait que les singes cohabitent pratiquement avec les gens de Soko. IIs mangent presque dans les mêmes assiettes que les habitants de Soko.

Quand un singe meurt, il est enterré comme les humains. Mais force est de constater qu’ici aussi il ne nous a pas éte donné de voir le cimétière des singes qui, semble-t-il, n’existe pas dans les faits. Les vieux expliquent cette inexistence par le fait que les singes ne connaissent pratiquement pas de décès et ils n’en ont même pas souvenance d’en avoir eu à enterrer.

La seule manière qui permet aux habitants de Soko de préserver leurs frères-singes est l’interdiction formelle de la chasse aux singes. Cette interdiction s’applique aussi bien aux autochtones qu’aux étrangers. Si par mégarde, un singe était tué, alors, le coupable est tenu de faire des sacrifices appropriés qui se résument selon les vieux, à la cola, au mouton et au poulet. Dans le cas où le coupable s’y refuserait, alors iI subira la peine capitale appliquée par les ancêtres : iI périra ! Voilà en quoi se résument les sanctions prévues par la tradition dans le but de sauvegarder les singes sacrés et leur milieu naturel.

Source: « Histoire Ecologique du pays Abron – kulango (Sié Koffi, Ibo Guéhi Jonas)