L’école des féticheuses de Tanguélan en quête d’une reconnaissance officielle

Elle ne décerne pas de diplômes mais a formé en un demi-siècle plusieurs générations de prêtresses très influentes dans la société ivoirienne. Malgré cette réputation, l'école des féticheuses de Tanguélan est à la recherche depuis quelques années d'une reconnaissance officielle.

Tanguélan, gros village de la région d’Agnibilékrou (est) à 200 kilomètres de la capitale économique Abidjan, dont 20km de piste cahoteuse s’enfonçant dans un paysage forestier, a accueilli plus de 300 féticheuses ou « Comians » (« celui qui est possédé par le génie » en langue Akan) dans son établissement très atypique.

« Les comians disséminées dans l’est, le centre, le sud ivoirien et au Ghana voisin sont respectées, au même titre qu’un chef du village, à cause de leurs pouvoirs mystiques de guérison et de leurs prédictions. Elles sont visitées à la veille de consultations électorales par les candidats », explique à l’AFP Nanan Attossi Yoboua, chef du village de Tanguélan.

Aujourd’hui, ces voyantes traditionelles demandent plus que jamais « l’officialisation de leur confrérie par l’octroi d’une carte d’identité professionnelle ou d’un laissez-passer ».

« A l’instar des autres religions, nous voulons être des interlocutrices », a souhaité Tiémélé Adjo, une prêtresse, soulignant que « les politiques ne peuvent nuitamment leur rendre visite dans leur sanctuaire et feindre de ne pas les reconnaître » au grand jour.

Le soleil est à son zénith à Tanguélan quand le chef du village annonce aux comians la visite d’amis.

Aux sons des tambours, un groupe de dix jeunes femmes, le corps enduit de kaolin et habillées d’un drap blanc font leur entrée dans la cours de l’école. Pieds et torse-nus, ces « élèves-féticheuses » esquissent des pas de danse dans le sens contraire des aiguilles d’une montre en tournant sept fois « pour saluer les sept jours de la semaine ».

Quelques instants après, Kouadio Edoukou, 50 ans, la grande prêtresse coiffée d’un chapeau en peau d’hyène, reconnaissable à ses multiples gris-gris attachés au bras et au cou, fait son entrée. Elle répand de la poudre blanche pour invoquer les esprits des Bossons (les génies) et conjurer le mauvais sort.

Après la cérémonie, elle évoque les grands moments de son école. « La fondatrice de l’école, Akoua Mandoudja (dont elle est l’héritière) avait été sollicitée par le père de la nation ivoirienne, feu Félix Houphouët-Boigny, pour intercéder mystiquement auprès du Général De Gaulle pour l’obtention en douceur de l’indépendance de la Côte d’Ivoire », dit-elle, sous les regards curieux de ses disciples.

« C’est de cette même confrérie qu’est issue l’oracle baoulé (ethnie du centre) qui avait prédit dans les années 1990 à Yamoussoukro (centre) un destin national à la tête de la France de Jacques Chirac, alors maire de Paris et président du RPR, en visite chez Houphouët-Boigny », renchérit Jean Atta, un ancien séminariste devenu porte-parole des Comians.

« On ne rentre pas à l’école comme on veut, il faut être appelé », souligne M. Atta, citant le cas de Véronique, jeune étudiante en maîtrise de philosophie à l’université d’Abidjan qui a dû abandonner ses études pour être admise à l’école des Comians afin de guérir d’un mal.

« Pendant sa guérison, elle s’est sentie dotée de pouvoirs du comian dont elle pourra faire usage à l’issue des trois années de formation », poursuit-il.

Pendant cette période, à l’instar de 30 pensionnaires, elle doit mener une vie de chasteté, ne pas se peigner les cheveux et ne pas se regarder dans un miroir. Si un seul des interdits est transgressé, elle reprend sa formation à zéro.

A la fin de leur formation, les promues iront s’installer dans leur village respectif où elles pourront pratiquer leur art.

L’enseignement des féticheuses a suscité l’interêt de plusieurs universitaires ivoiriens dont l’écrivain Jean Marie Adiaffi, grand prix littéraire d’Afrique noire en 1981, décédé en 1999.

Ce grand défenseur des Comians a enseigné à l’Université le « Bossonisme » (ou l’art des Comians), une théologie de la libération africaine qui a pour objet la réhabilitation et la modernisation des religions traditionnelles.